Jean-François Kahn intervient à la Convention thématique sur le thème "L'Europe, protectrice des libertés". (Lire la suite)
- Vous faites allusion à mon ex-métier !…
Une petite remarque… Je vais remercier le monsieur qui a posé tout à l'heure une
question tout à fait légitime. Si le MoDem était membre du PPE, il pourrait l'être, c'est-à-dire
membre du parti de José-Manuel Barroso et qu'il porte, selon moi, l'idéologie qui est aujourd'hui
en faillite et qui a mis le monde dans l'état où il est, je ne serais pas là et je ne serais pas
candidat !… (Applaudissements…)
En France, la liberté de la presse existe et dire qu'il y a des menaces très graves sur la
liberté, je dis bien la liberté de la presse, n'est pas tout à fait exact. Si vous avez un
Président de la République qui fait des discours très nombreux, même tous les jours, vous êtes tout
de même libre d'en rendre compte ou de ne pas en rendre compte. La presse est totalement libre.
Tout à l'heure, je voyais une dépêche passer d'une tête de liste UMP qui disait, c'est son
droit, sa liberté : "Vous n'avez pas de proposition"… Si, moi qui suis tête de liste aussi du
MoDem, je décidais de faire une réponse en disant, ce qui est vrai : "Je vous ai écrit pour vous
proposer de débattre de nos propositions et je vous les ai envoyées", mon communiqué ne serait sans
doute pas diffusé par l'AFP, ce qui prouve qu'il y a une vraie liberté, on peut diffuser ou ne pas
diffuser !… (Applaudissements…)
Le problème de la liberté de la presse posé ainsi, en deux mots, ceux qui ont fait la classe
de philosophie le savent, rejoint la question de la liberté.
Il y a un film de Clément, l'histoire d'un anarchiste italien en prison et qui, pendant des
mois, creuse un trou dans le mur, mais finalement, on le nourrit et, quand il est dehors, il ne
connaît plus personne et il rentre en prison où il fait plus chaud. Un type lui dit : "C'est quoi,
pour toi, la liberté ?" et il répond : "C'est un mur dans une prison".
Je suis certain qu'il y a des personnes qui, compte tenu d'un certain conformisme médiatique,
disent que la liberté est un mur dans une prison. L'ambiguïté est extraordinaire.
Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire. Au XVIIIème siècle, un Américain a été en
Angleterre avec son esclave qu'il battait comme plâtre. On est venu le voir pour lui dire qu'il ne
pouvait pas le faire en Angleterre, eu égard aux lois existantes. Le type est rentré en Amérique et
a écrit un excellent pamphlet sur l'atteinte grave aux libertés en Angleterre et, en plus, un
pamphlet qui a joué un rôle dans la revendication de la liberté américaine.
On l'a dit très souvent et, dans son livre, François Bayrou le cite, c'est la phrase de Henri
Lacordaire qui dit : "Il y a des moments où c'est la liberté qui opprime et la loi qui délivre".
C'est la fameuse phrase, dont je crois qu'elle est de Karl Marx, mais que tout le monde reprend à
son compte, selon laquelle il y a une forme de liberté qui est celle du renard libre dans le
poulailler libre.
Finalement, Thomas Hobbes, philosophe très célèbre, a dit : "L'homme est un loup pour
l'homme, mais le loup n'est pas un loup pour le loup". Réfléchissez un moment, le loup n'est pas un
loup pour le loup. On ne connaît pas de Verdun ou d'Auschwitz de loups… Les loups ne se
massacrent pas entre eux, pas plus eux que les renards ou d'autres animaux.
Pourquoi ? Car il n'y a pas de liberté. C'est du déterminisme biologique et, de ce fait,
s'ils se massacraient entre eux, ils ne pourraient pas arrêter et s'extermineraient. Un loup ne
peut pas signer de traité.
Comme la sélection naturelle, c'est que l'on ne sélectionne pas ceux qui ne peuvent pas
survivre, cela ne serait pas sélectionner le fait qu'ils se tuent entre eux, puisque, par
définition, ils se massacreraient et ne pourraient pas survivre.
Le problème est que l'homme est libre. Les hommes se sont émancipés du déterminisme
biologique et c'est car ils sont libres qu'ils se tuent entre eux. Cela montre bien une chose : la
liberté toute seule, sans équilibre, ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté et la
mort et, donc, la possibilité de s'exterminer. C'est ce qui équilibre la liberté qui fait que cela
ne se passe pas, encore qu'il y a parfois des dérives et que l'on n'en est pas loin, mais, enfin,
on existe toujours…
C'est tout ce qui rééquilibre… Halte à la liberté de fabriquer des armes de destruction
massive, halte à la liberté de ne pas respecter la convention de Genève… En réfléchissant
bien, ce qui permet qu'il puisse y avoir une vraie liberté, ce n'est pas la liberté abstraite,
c'est tout ce que l'on fait qui peut apparaître comme une limitation de la liberté, mais qui est,
en vérité, la seule manière de faire en sorte que la liberté puisse s'exprimer.
C'est vrai pour tout. Un jour, j'étais à Porto-Rico, qui est une île et je voulais aller à la
mer. Je ne pouvais pas, car pendant des kilomètres et des kilomètres, même si j'entendais la mer,
il y avait un mur de béton, des immeubles, des immeubles, des immeubles. On ne pouvait pas accéder
à la mer, mais seulement l'entendre.
Liberté immobilière totale. Résultat : la mer est emprisonnée !….
Prenons un cas précis français, même si ce n'est pas le sujet : la loi sur le commerce. J'en
ai été extrêmement choqué. Au nom de la liberté, les centrales d'achats, qui contrôlent jusqu'à 60
pour cent de la distribution dans certaines régions et les PMI sont libres.
La droite avait fait beaucoup de limitations pour permettre la vraie liberté de la PME et du
commerce. Tout d'un coup, on l'a fait sauter, mais, lorsqu'une centrale d'achats, qui contrôle 60
pour cent de la distribution, est libre face à une PME libre, la vérité est que l'un impose
totalement sa puissance, son pouvoir et son diktat à l'autre.
C'est d'ailleurs pour cela, entre nous, que la loi la plus libérale qui soit, au bon sens du
terme, est la loi anti-trust américaine, qui est pourtant, quelque part, une limitation de la
liberté.
François BAYROU. - Loi qu'il faudra obtenir en France.
Jean-François KAHN. - Il est essentiel d'en avoir une.
Cela nous renvoie absolument à ce problème de la liberté de la presse. Au fond, je me dis
que, si Tocqueville savait ou apprenait que, dans certaines régions, pas par méchanceté, car c'est
la dynamique économique qui veut cela, si on n'y prend pas garde -dans l'Ouest de la France, par
exemple- un seul groupe de presse domine et si vous lui disiez : "C'est votre conception de la
démocratie libérale". Tocqueville dirait : "Cela n'a rien à voir".
Si vous lui disiez : "Voilà un pays où, directement ou indirectement, soit toutes les
télévisions, celles qui informent la population à 90 pour cent, sont sous contrôle direct du
pouvoir politique, soit dépendent des commandes publiques du pouvoir public, c'est la démocratie
libérale", il vous dirait : "Cela n'a rien à voir avec la démocratie libérale". D'ailleurs,
Tocqueville n'aurait jamais imaginé que le mot "public" pouvait être assimilé à "pouvoir
politique".
Ce qui était absolument inacceptable dans le communisme, c'était le fait que "public" égale
"État", égale "État politique", égale "pouvoir politique" et égale "parti dominant l'État". Or, la
télévision publique, c'est magnifique, puisque c'est la télévision des citoyens. C'est la nôtre et,
en plus, on la paie et nos pères et grands-pères l'ont payé. Si on se faisait rembourser, vous
imaginez la somme que l'on nous devrait ?!…
C'est comme pour les autoroutes où, en plus, il y a le péage.
Ce qui est choquant, dans la décision de qui ce soit de Sarkozy ou demain de François Bayrou,
car quand il va être président, il va nommer tous les patrons de chaînes et j'espère que vous ne
l'accepterez pas !… (Rires…) Ils changeront et nous changerons la loi !…
Ce qui est inacceptable, c'est cette idée que ce qui est public, c'est-à-dire appartenant à
tous les citoyens, appartient à une personne. Il est propriétaire, mais de quoi ? Quelle est sa
part ? Il n'a pas donné plus de parts que nous tous à la propriété de ce service public.
Ce n'est pas la liberté de la presse qui est en cause. Il y a la liberté. Ce sont les
conditions d'exercice de liberté de la presse. Ce que nous devons dire et que disent tous les vrais
démocrates, c'est : "Si c'est liberté toute seule, abstraite, alors c'est la liberté du plus fort
d'exploiter le plus faible". Il ne faut pas se raconter de blagues. Or, l'histoire de la
civilisation vise à rééquilibrer, sans porter atteinte.
Nous refusons totalement l'idée du renard libre dans le poulailler libre. Certains disent :
"On va tuer tous les renards et enfermer les poules dans des cages grillagées". On a refusé ce
système, mais ce n'est pas une raison pour livrer l'ensemble des poules à la terreur destructive du
renard !…
La réalité est, en effet, le refus de l'un et de l'autre. L'histoire de la civilisation est
celle de l'invention de moyens d'équilibre, culturels pour faire de la philosophie, à cette donnée
naturelle qui est une liberté effrénée, et c'est vrai pour la presse.
Nous, nous disons liberté, oui, mais, pour qu'il y ait liberté, il faut qu'il y ait
concurrence. Liberté, oui, mais il faut qu'il y ait pluralisme et un minimum d'égalité des chances.
Liberté, oui, mais démocratie et, s'il n'y a pas démocratie ou pluralisme, il n'y a pas de liberté
réelle de la presse.
Pour conclure, la liberté en général et la liberté de la presse, ce n'est pas de dire, comme
hélas on le fait aujourd'hui : "Vous les loups, vous êtes libres. Vous les brebis, vous êtes
libres. Débrouillez-vous". C'est de donner vraiment et démocratiquement les moyens aux brebis de
résister aux loups !… (Applaudissements…)