Hubert Pénicaud, architecte, ingénieur et spécialiste en thermique, pionnier du HQE, intervient sur le thème urbanisme, logement et construction environnementaux dans le cadre de la table-ronde "Quel projet de développement durable pour l'Europe ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Développement durable : pour une Europe pionnière" à Grenoble le 29 avril.
- Bonjour, je voudrais revenir un peu dans le sens de Jean-Yves Casgha. Je crois que l'aspect
humain qui est très important.
Concernant l'environnement et le développement durable, on a connu un peu de vagues. Jusqu'à
il y a 30 ans, il n'y avait pas des écologistes, mais des écologues qui étudiaient des écosystèmes
pour voir comment les milieux vivaient.
Après, on a vu la pollution, etc., et l'environnement est devenu une science, une part de
l'industrie pour réduire la pollution, l'utilisation des ressources et, là, on s'est retrouvé dans
un environnement intégré au milieu économique. On fait des analyses de cycle de vie, de tous les
produits. On optimise chaque produit : on essaie de baisser son taux de carbone, son taux de
déchet, etc.
Je suis architecte, ingénieur, urbaniste. Comme on disait, il est vrai que la question de la
ville est assez centrale et on a tendance aujourd'hui beaucoup à concevoir... Le bâtiment, c'est à
la fois un produit de l'industrie de la construction, qui est tout de même une part importante de
l'économie, mais c'est aussi, et avant tout, et on a tendance parfois à l'oublier, le milieu où
l'on vit, l'écosystème humain.
Aujourd'hui, on voit se développer avec la Haute Qualité Environnementale (HQE), les
réglementations thermiques 2005, 2006, les plans Climat, etc., tout le côté industriel. L'industrie
du bâtiment fait de gros efforts. Aujourd'hui, on construit des bâtiments zéro énergie, où 80 pour
cent est recyclable, etc. Mais j'aimerais que l'on n'oublie pas l'aspect milieu de vie. Quand on
dit Développement durable, aujourd'hui, on ne pense plus qu'environnement. Il y a l'économie, le
social et je crois qu’il faut repenser la manière dont se prennent les décisions, dont les
personnes ont une maîtrise de leur habitat et milieu de vie… Aujourd'hui, il faut recentrer
le débat Développement durable sur ces aspects que l'on a tendance à perdre.
Aujourd'hui, on fait des bâtiments d'une telle qualité que le coût du bâtiment a pris 30 pour
cent depuis l'an 2000 et qu'il y a de plus en plus de personnes dans les tentes de Médecins du
Monde. Est-ce un progrès ? Je ne suis pas certain.
Développement durable, d'accord. La technologie, on sait tout faire, il n'y a pas de
problème, au moins dans le domaine de la construction ; mais le progrès que l'on a à faire est sur
"Juger...". On parlait tout à l'heure d'évaluation des projets. C'est bien d'évaluer, mais on a
parfois tendance à n'évaluer que ce qui est facilement chiffrable, comme une économie d'énergie.
Pour chiffrer le mieux-être des habitants, c'est beaucoup plus difficile et aléatoire, mais ce
n'est pas pour cela qu'il faut l'oublier. C'est vrai que cela ne pourra pas se traduire aussi
facilement par des normes ou quelque chose que l'on peut afficher.
Notre travail d'architectes et d'urbanistes a tout ce côté humain et c'est pour l'humain que
l'on travaille sur le milieu. C'est un premier point sur lequel je voulais insister.
Deuxièmement, du coup, on réexamine certaines considérations. Par exemple, aujourd'hui, on
prône la densité comme étant la solution qui va nous sortir de tous nos problèmes de consommation
de matière, d'espace, d'énergie, etc.
Si on pense qualité de vie, si on fait une grande densité, mais que les personnes sont
obligées de partir, tous les week-ends, à 500 km pour trouver un endroit où elles se sentent bien,
c'est regrettable.
Quand on regarde l'emprunte écologique d'une ville, par exemple, celle de Londres couvre les
deux tiers de l'Angleterre, c'est-à-dire que le terrain qui sert à nourrir Londres, en nourriture,
en lieux de loisirs, etc., la ville, on ne peut pas la considérer indépendamment de tout ce qui va
autour.
Il faut sortir d'une vision... L'environnement, l'évaluation, comme on l'a dit est
essentielle, mais l'évaluation est multicritères et on ne pourra pas mettre dans un seul critère,
dire : "Cela, c'est mieux pour le développement durable". On pourra dire que c'est mieux pour
l'énergie, la mixité sociale et différents critères. En revanche, la pondération entre ces critères
est une décision politique, qui appartient aux élus et aux citoyens. C'est là-dessus que l'on doit
se concentrer, plus que sur le fait d'améliorer telle ou telle technique. Aujourd'hui, on a les
techniques qu'il faut. Ce qui manque, c'est une clairvoyance d'ensemble et c'est ce que je voudrais
qu'au sein du MoDem -et des instances européennes où certains d'entre nous vont nous représenter-
on puisse réellement mettre en avant, ce côté transversal, humain, qui ne se trouvera pas que dans
des normes.
Aujourd'hui, on parle de HQE, etc. J'ai été promoteur, au départ, de ces choses-là, mais il
meurt de ces normes. Quand on a lancé l'habitat environnemental, il y avait deux écueils possible :
que cela devienne une espèce de truc baba cool, dans un coin qui n'intéresse que quelques rigolos
et, à l'autre extrême, que cela devienne quelque chose de tellement normée que l'on ne peut pas
faire un projet réellement environnemental.
Aujourd'hui, on est dans ce second écueil ce qui fait que les projets les plus intéressants
ne peuvent pas obtenir les labels officiels car ces derniers sont faits par rapport à la production
actuelle du cadre bâti. Les projets réellement innovants qui font intervenir la participation des
personnes ne peuvent pas sortir dans les cadres trop encadrés.