Florence Mardirossian, candidate sur la liste européenne Sud-Est du Mouvement Démocrate, spécialiste des questions internationales et de l'énergie, secrétaire général de l'Observatoire européen de géopolitique, intervient sur le thème de la crise du gaz et projet de pipelines UE/Russie dans le cadre de la table-ronde "Relever les défis énergétiques et climatiques en Europe".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Développement durable : pour une Europe pionnière" à Grenoble le 29 avril.
- Bonjour. Je vais vous parler d'une partie des enjeux énergétiques auxquels fait face l'Union
européenne. J'ai passé une petite dizaine d'années dans les pays de l'Est à m'occuper de ces
thématiques.
Tout d'abord, je voudrais vous rappeler la crise du gaz russo-ukrainienne dont vous avez dû
entendre parler. Ce n'était pas la première, car il y a des crises du gaz à répétition entre la
Russie, pays producteur de gaz, et l'Ukraine, pays transitaire qui nous permet d'obtenir le gaz
russe et centre-asiatique notamment.
Il y a notamment eu une crise du gaz entre la Russie et l'Ukraine fin 2006, mais nous nous
souvenons notamment de celle de début 2009 où il y a eu une coupure de 15 jours, comme l'a rappelé
M. Maire.
Nous constatons avec cette coupure de 15 jours du gaz russe qu'il y a une inégalité de
l'Europe de l'Ouest et de l'Est face la crise. Je m'explique : en France, nous n'avons pas vraiment
ressenti les effets négatifs de cette coupure du gaz russe, car nous ne nous approvisionnons pas
uniquement en Russie, mais également en Algérie et d'autres pays. Puis, nous avons la possibilité
d'avoir des stocks importants en gaz, de même que l'Allemagne et l'Italie. En plus, nous ne sommes
pas dépendants à 100 pour cent du gaz.
En revanche, pour ce qui est de l'Europe de l'Est, notamment de la Slovaquie, de la Bosnie ou
de la Bulgarie, ces pays sont dépendants à 100 pour cent du gaz russe. La Bulgarie a notamment dû
stopper, pendant 15 jours, pendant cet arrêt du gaz, ses entreprises et ses usines. À Sarajevo, en
plein hiver, en janvier, il faisait moins 20 degrés dans les chaumières. Vous pouvez vous rendre
compte de la difficulté qu'ont subie ces pays, notamment de l'Est.
Pourquoi y a-t-il inégalité ? Comme le rappelait M. Maire, c'est, parce qu'il n'y a pas de
solidarité énergétique entre les pays de l'Ouest et ceux de l'Est, concernant la répartition
énergétique, c'est-à-die que, quand il y a une coupure de gaz, la Slovaquie à 100 pour cent
dépendante du gaz russe n'a pas de stock et ce n'est ni la France ni l'Allemagne qui va lui prêter
un peu de son stock pour faire face aux problèmes liés à cette coupure de gaz. Il n'y a pas de
solidarité énergétique ni de marché commun de l'énergie. C'est bien là tout le problème.
Il y a certainement un concept dont vous avez dû entendre parler, c'est celui de la sécurité
énergétique. Récemment, les 24 et 25 avril, s'est déroulé le sommet sur la sécurité énergétique
entre l'Union européenne, la Russie et les États-Unis, preuve que cette question de notre sécurité
énergétique est très importante, notamment pour l'Occident. Ce sommet a eu lieu à Sofia en
Bulgarie.
Qu'est-ce que le concept de la sécurité énergétique ? L'OTAN a lancé ce concept juste après
le 11 septembre 2001, les attaques terroristes. Elle a décidé d'envoyer des missions patrouiller en
Mer Méditerranée pour lutter contre d'éventuelles attaques terroristes, contre les navires
européens qui transporteraient du pétrole et du gaz à destination de l'Europe de l'Ouest notamment.
Puis, ce concept de sécurité énergétique s'est un peu transformé, notamment après les crises
russo-ukrainiennes de début 2009 et vous avez certainement dû entendre parler de la guerre
russo-géorgienne d'août 2008. Tout cela est très récent.
Pendant la guerre russo-géorgienne d'août 2008, par rapport au pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan
qui transporte les hydrocarbures du bassin de la Caspienne jusqu'en port turc de Méditerranée pour
les acheminer en Europe de l'ouest, qui est le plus cher au monde, le plus large, il aurait été dit
que les bombardements russes auraient atteint ce pipeline. Tout cela pour dire que ce grand projet
occidental a perdu énormément de crédibilité, de fiabilité, pendant cette guerre russo-géorgienne.
Quant à la crise du gaz russo-ukrainienne - vous remarquerez que les Russes sont
malheureusement dans tous les coups -, on parle beaucoup des Russes, mais parlons également des
Ukrainiens qui possèdent le plus large réseau de transit gazier à destination de l'Europe de
l'Ouest. Ce réseau en a bien sûr pris un coup et a également été énormément décrédibilisé, du fait
que, pour un problème d'entente commerciale entre les prix du transit et ceux du gaz que la Russie
revendait à l'Ukraine, la Russie a décidé de couper le gaz. Forcément, ce réseau de transport
gazier qui nous est très utile a été énormément dévalorisé, décrédibilisé et est devenu beaucoup
moins fiable.
C'est pour cela qu'aujourd'hui, l'Europe a décidé de développer des projets alternatifs, pour
ne pas, un, uniquement dépendre des hydrocarbures de la Russie et du bassin de la Caspienne et pour
ne pas, deux, dépendre du réseau de transit par l'Ukraine ou par la Géorgie.
C'est pourquoi vous avez certainement dû entendre parler de ce projet de pipelines et
gazoducs, Nabucco, qui passerait par la Turquie, grand pays de transit à l'avenir, puisqu'ils
espèrent développer ce projet de pipelines Nabucco, mais les Russes contre-attaquent avec le projet
South Stream et Nord Stream, puisque, eux, veulent faire transiter leurs hydrocarbures, non par la
Turquie, mais en dessous de la Mer Noire, puis par la Serbie pour arriver à l'Europe de l'Ouest.
Il y a donc plusieurs projets concurrents. Tout cela pour vous dire que le concept de la
sécurité énergétique est assez vaste et variable, selon que vous êtes un pays consommateur ou
producteur. Pour un pays consommateur comme la France, que veut dire la sécurité énergétique ? Cela
signifie que l'on ne doit pas dépendre que d'un seul fournisseur ou que d'un seul pays de transit,
car si jamais ils se font la guerre comme la Russie, la Géorgie et l'Ukraine, nous serons très
embêtés. Mais que signifie la sécurité énergétique pour un pays producteur comme la Russie ? Cela
veut dire diversifier sa clientèle et ne pas dépendre uniquement de l'Europe comme consommateur et,
au contraire, de s'ouvrir à d'autres marchés tels que la Chine.
Nous remarquerons que l'OTAN, une fois de plus, est très impliquée dans ces questions
énergétiques, contrairement à ce que l'on aurait pu penser de son mandat. Puisque, depuis 2001,
elle "assure" la sécurité énergétique de l'Europe de l'Ouest, suite aux événements du 11 septembre,
aujourd'hui, elle veut intégrer la Géorgie et l'Ukraine dans ses rangs. Ce sont deux grands pays
transitaires pour le gaz russe et centre-asiatique.
Puis, il y a la Turquie. Suite au sommet Union européenne - États-Unis, à Prague, Barack
Obama, le Président des États-Unis, sera à Ankara et dit qu'il faudrait que l'Union européenne
intègre la Turquie, pour des raisons géostratégiques et, notamment, des raisons de sécurité
énergétique.
L'Union européenne n'est pas en reste, puisqu'elle développe ce dont vous avez peut-être
entendu parler : le partenariat oriental. Nous avons un voisinage commun à celui de la Russie :
l'Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, les pays du sud caucase. Nous avons intégré tous ces pays à
une politique organisée de voisinage, afin de développer des liens économiques et politiques avec
eux et, comme par hasard, ces pays sont les plus grands pays de transit qui nous séparent de la
Russie. En même temps que des pays du voisinage de la Russie, ce sont des pays de notre voisinage à
nous-mêmes. Le risque de la sécurité énergétique s'étant considérablement accru depuis les récentes
guerres russo-géorgiennes et les crises du gaz russo-ukrainiennes, l'UE a décidé de renforcer ses
relations avec les pays de ce partenariat oriental, pays de transit énergétique.
Par rapport à la Biélorussie où j'ai pu observer à deux reprises les élections, l'Union
européenne a pris de grandes sanctions à son encontre, suite à la réélection d'Alexander Lukachenko
en 2006 et, bien que les élections législatives d'octobre dernier ont été déclarées non
démocratiques et falsifiées, nous avons décidé de lever ces sanctions. Pourquoi ? Parce que l'Union
européenne pense, elle aussi, à ses intérêts et c'est bien normal. Alors que nous sommes dans une
période de crise et d'accroissement de l'insécurité énergétique, nous avons décidé de nous rallier
tous les pays transitaires qui nous permettraient d'obtenir plus facilement les hydrocarbures de la
Caspienne.
Tout cela pour dire que nous sommes dans une situation de forte interdépendance énergétique
et que, alors que nous avons accusé la Russie d'utiliser l'énergie comme arme politique à
l'encontre de certains pays, notamment la Géorgie et l'Ukraine, sachez que tous les pays
transitaires utilisent également leurs armes, leurs ressources, le fait d'être pays transitaires
comme arme à des fins politiques.
Le premier ministre turc Erdogan a récemment déclaré : "Si la Turquie n'entre pas dans
l'Union européenne, il n'y aura pas de pipelines Nabucco". Il a bien sûr retiré ses déclarations,
car il savait que cela ne pouvait pas plaire aux États membres de l'Union européenne, mais tout le
monde utilise ses atouts à des fins politiques et l'Union européenne fait de même.
La seule chose que l'on peut tout de même dire, c'est qu'entre l'OTAN et le partenariat
oriental de l'Union européenne, il y a une différence fondamentale dans la démarche. La démarche de
l'Union européenne est de créer un pont avec la Russie et les pays encore plus à l'Est et celle de
l'OTAN est une démarche de confrontation avec la Russie.
Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'Union européenne, qui a des valeurs et qui transmet
un schéma nouveau de politique et de société, doit approfondir ce soft power et établir de bonnes
relations avec ses voisins dont la Russie.