30 avril 2009
Jean Jacquinot, physicien, ancien membre de la Commission européenne (Euratom), expert auprès d'ITER, intervient lors de la seconde table-ronde "Relever les défis énergétiques et climatiques en Europe".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Développement durable : pour une Europe pionnière" à Grenoble le 29 avril.
- M. Maire m'a facilité le travail de manière fantastique, puisque je vais pouvoir abonder dans son
sens et indiquer combien il a raison, dans pratiquement tous les points, y compris d'autres que je
ne connais pas.
Je vais peut-être compléter un peu la présentation qui a été faite. Je suis physicien, j'ai
passé pratiquement toute ma carrière à l'étranger et j'ai été employé par la Commission européenne.
Je me présenterai donc, à ce titre-là, disant que je parle en mon nom personnel et que je n'ai pas
de carte du Modem, ce qui n'est pas mon moindre défaut. Je n'ai pas de carte de parti du tout.
François BAYROU. - Il faut toujours dire :"Je n'ai pas pour l'instant".
(Rires…)
Jean JACQUINOT. - Sur les généralités, finalement, depuis que j'ai choisi mes
études en physique, le problème de l'énergie m'a fasciné. On n'en parlait finalement pas tellement.
C'était il y a très longtemps ; je n'ose pas dire quand.
Pourquoi cela m'a-t-il fasciné ? Car j'avais tout de suite vu que cela avait un effet
structurant, primordial sur les sociétés. Lorsque vous regardez la courbe de la consommation
d'énergie et quelle énergie est utilisée, vous voyez bien que l'évolution des sociétés dépend
véritablement de l'accès à l'énergie.
Il y a eu la révolution industrielle, liée au charbon, puis le pétrole, puis le gaz et,
maintenant, au XXIème siècle, on se pose tous la question de ce qu'il y aura. Finalement, je vais
pouvoir être court, car ce qui a été dit ce matin et par M. Maire est que c'est un problème
complexe. Il n'y a pas de panacée universelle.
Il est totalement inacceptable, sur le plan du raisonnement pur, le tout nucléaire, le tout
renouvelable, le tout maîtrise d'énergie. Toutes ces attaques, à partir des premiers principes,
sont simplement fausses.
La solution qui devra être adoptée dépendra des pays et des temps. Il va falloir constamment
s'ajuster. On peut prendre des exemples évidents : un pays qui n'a pas de réseau, comme l'Afrique,
sera, lui, très profiteur de la ressource photovoltaïque. En revanche, si vous êtes dans un pays
fortement industrialisé qui a besoin d'électricité tout le temps, le photovoltaïque n'est
certainement pas la bonne solution. Je pourrais multiplier les exemples de ce type pour dire que la
chose est complexe.
Je dirai simplement un exemple qui me frappe : en 2006, les Chinois ont installé, en
puissance électrique, l'ensemble de la capacité électrique de la France en une année, c'est-à-dire
100 Gigawatt. Cela vous montre que la demande - M. Maire l'a souligné - est absolument colossale et
cette installation chinoise a été réalisée à 90 pour cent par du charbon et sans aucune
récupération de CO², car pour le moment, il n'y a pratiquement pas de récupération de CO², même
pour les nouvelles centrales au charbon que l'on installe.
Regardez maintenant nos voisins allemands, danois, qui ont fait des efforts très importants
sur le photovoltaïque et les éoliennes et vous vous apercevrez qu'ils construisent essentiellement
des centrales au charbon et qu’en matière de pollution en CO², ce sont les mauvais élèves de
l'Europe.
Les choses sont donc loin d'être simples et il faut avoir cette dimension à l'esprit.
Il y a un point sur lequel personne ne s'est exprimé. J'ai remarqué que la formation, qui
passe du secondaire au supérieur dans le secteur de l'énergie, était sous dimensionnée, vis-à-vis
des enjeux. Vous allez voir que cette sous dimension du problème de l'énergie par rapport aux
enjeux, vous la retrouvez partout, et tout d'abord, sur le plan de l'éducation. C'est un point
capital. Tout le monde sait bien que ce sont les ingénieurs, les physiciens, les stratèges que vous
formez maintenant qui résoudront les problèmes de demain.
L'autre point sur lequel je m'appuierai est que l'enjeu de la production électrique, c'est 4
000 Md€ par an sur le monde. Maintenant, vous allez pouvoir essayer de voir quels sont les
budgets de recherche qui sont faits sur l'énergie en comparaison à ces 4 000 Md€ par an.
Je vais prendre la Commission européenne. Son budget est de 138 Md€ sur sept ans. Dans
le FP, je l'ai à 51 Md€, toujours pour sept ans.
Anne LAPERROUZE. - Plus la fusion, donc 53,5.
Jean JACQUINOT. - Je souligne que c'est tout de même une augmentation de 56 pour
cent par rapport au budget précédent. Il y a donc un effort très important de l'Europe sur cela,
mais....
Anne LAPERROUZE. - Il en fallait le double.
Jean JACQUINOT. - Il y a eu un effort très important, mais à mon avis,
insuffisant.
À l'intérieur du FP7, il y a un certain nombre de lignes, notamment énergie, environnement.
On parlera de l'Euratom plus tard. Parlons simplement d'énergie hors nucléaire, environnement
climat. J'additionne les deux qui sont à peu près du même niveau et j'obtiens de l'ordre de 4
Md€.
Finalement, si vous ramenez cela à l'année, vous avez, pour le total
Énergie-Climat-Nucléaire, à la Commission européenne, 1,6 Md€ par an à comparer aux enjeux de
l'électricité qui s'élèvent à 4 000 Md€ ; 1/4000ème, c'est ce qui est mis sur la recherche,
les effets, le climat, etc. À mon avis, c'est presque ridicule - n'ayons pas peur des mots - bien
que ce soit en grosse augmentation par rapport à avant. Comparez les investissements, par exemple,
de l'industrie pharmaceutique, qui correspondent à quelque chose de l'ordre 30 pour cent de leur
turnover annuel.
Passons maintenant au nucléaire dont je suis un peu le représentant ici, pour dire sans
sourciller que, si ce n'est pas la panacée universelle, si le tout nucléaire est idiot, le
nucléaire est incontournable. On ne pourra pas s'en passer dans les pays industrialisés comme le
nôtre qui ont besoin d'électricité pour leur industrie. Il ne faut pas se faire d'illusion.
Que fait la Commission européenne sur le nucléaire ? Elle fait beaucoup pour la fusion et
très peu pour la fission. L'ensemble des activités nucléaires sont de l'ordre de 2,8 Md€,
dans le cadre d'Euratom, la fusion ayant 1,8 Md€.
Le nucléaire, dans le cadre du budget de la Commission européenne, c'est finalement moins que
les énergies renouvelables, mais cela reste assez significatif. C'est essentiellement la fusion qui
est sur la recherche à long terme. Pourquoi est-ce que la fission est si faible ? C'est parce que,
comme cela a été dit, par l'exemple, l'Autriche s'opposerait formellement à ce qu'il y ait un grand
programme de développement du nucléaire sur la 4ème génération de fission, alors que tout le monde
s'accorde à dire qu'il faudrait le faire. Sur le plan européen, pour moment, ce n'est pas possible
d'avoir un programme significatif sur ce sujet.
En revanche, concernant la fusion, c'est possible. Pourquoi ? Car les avantages potentiels -
je souligne potentiel - sont considérables. Évidemment, il y a un désavantage absolument
fondamental : pour le moment, cela ne fonctionne pas. Cependant, si cela fonctionnait, les
ressources seraient illimitées. Il n'y a pas d'effet Tchernobyl, d'emballement possible et,
finalement, si cela produit des déchets radioactifs, ils seront sans commune mesure avec ceux de la
fission, puisqu'il n'y a pas de déchets à très long terme, sur des milliers d'années. Il y a des
déchets qui se refroidissent à l'échelle humaine, c'est-à-dire sur une centaine d'années. Il n'y a
pas d'accumulation sur des générations de déchets radioactifs.
Pour ces avantages, cela a donc convaincu tous les partenaires du monde entier de développer
la fusion, mais cette dernière a des problèmes à résoudre de nature technique et scientifique, car
c'est le confinement d'un gaz très chaud, pendant des temps importants. En Europe et à Cadarache,
en France, on a fait des progrès très significatifs, car on sait maintenant confiner ces gaz à 100
millions de degrés pratiquement en continu, sans qu'il y ait le moindre effet sur les parois.
Ce matin, on vous a dit que des scientifiques complètement fous pensaient que l'on pouvait
faire 100 millions de degrés et que le problème serait donné aux politiques. Ce n'est pas vrai.
C'est le problème des scientifiques que de dire comment on confine un gaz à 100 millions de degrés.
C'est là que, pour convaincre, je vais vous dire simplement que l'on confond souvent, dans le
public, température et énergie, température et chaleur. Si vous avez d'autres particules à 100
millions de degrés, ce n'est pratiquement pas d'énergie. Finalement, ce qui est très difficile à
confiner, ce sont des énergies énormes et la fusion fait beaucoup de puissance avec finalement peu
d'énergie : très haute température, mais densité très faible, et l'énergie calorifique, c'est le
produit des deux. C'est donc finalement quelque chose que l'on sait faire et je vous invite à venir
à Cadarache où vous verrez un plasma de 70 millions de degrés.
Jean-Luc BENNAHMIAS. - Nous y sommes allés.
Jean JACQUINOT. - Vous pouvez revenir. Vous êtes les bienvenus.
Sur ce principe développé en grande partie en Europe, mais, en fait, dans le monde entier et,
en partie à Cadarache, le projet ITER s'est formé. C'est un projet de réacteur pour fournir 500 mW
pendant... À mon avis, ce projet est très intéressant à plusieurs points de vue : tout d'abord,
pour sa finalité qui est de démontrer, en vraie grandeur, un réacteur de fusion, 500 mW…
C'est une démonstration scientifique qui doit être convaincante. Elle n'est pas faite, mais elle
doit l'être.
C'est un progrès de recherche dont le résultat n'est pas garanti, par définition. Si cela
l'était, ce serait déjà pris par l'industrie et développé. C'est vraiment de la recherche. Les
probabilités d'aboutir sont excellentes.
Il est intéressant, sur un autre point de vue, car c'est un projet mondial. C'est fait dans
le cadre d'une organisation internationale ayant les mêmes statuts que l'UNESCO ou l'ONU. C'est une
organisation internationale dans laquelle 35 pays sont membres, c'est-à-dire que plus de la moitié
de l'humanité est représentée au sein de ce projet de recherche.
Son coût total de construction se situe dans les 5 Md€ sur une dizaine d'années. C'est
donc 500 M€ par an. De nouveau, vous pouvez comparer cela aux 4 000 Md€.
Ces 35 pays sont groupés en sept partenaires et l'Europe y est représentée. C'est l'Europe
qui est partenaire d'ITER, la France ayant un rôle particulier au sein de l'Europe, en offrant le
site d'accueil, à savoir Cadarache.
Pour la France, c'est un "bon coup", puisqu'elle va payer de l'ordre de 10 pour cent du coût
de la construction et tout le monde sait bien, quand on fait un calcul des retombées économiques,
que les retombées se situent dans la construction à 30 ou 40 pour cent et dans l'exploitation à 70
pour cent. Pour la France, c'est une opération économiquement rentable, mais également très
structurante pour le Grand Sud-Est qui a besoin de grandes opérations scientifiques de ce genre.
L'organisation internationale est créée, est en place. Il y a à peu près 350 personnes qui
sont dans des locaux toujours provisoires à Cadarache. Le site est maintenant préparé et vous
pouvez d'ailleurs le visiter. C'est très intéressant. C'est sur 80 hectares. On attend des
résultats - c'est là qu'est le problème - vers 2020. Après, s'ils sont positifs, l'exploitation
industrielle pourra commencer, prenant encore une vingtaine d'années.
Il faut bien voir que, si la fusion fonctionne, elle sera vraiment utile dans la deuxième
moitié du siècle. Il serait illusoire et, pour moi, trop optimiste de vous dire qu'il pourrait en
être autrement. Toute l'industrie liée à l'énergie prend des décennies à se développer et cela se
prépare longtemps.
Des recherches de ce type ont beaucoup de retombées. Par exemple, les ampoules basse
consommation, les écrans d'ordinateur, le processing, tout cela, c'est le résultat des recherches
sur ces gaz très chauds que l'on appelle les plasmas. C'est toute la nouvelle branche de physique
des plasmas qui a conduit à ces développements. Quand on fait une telle recherche, il y a également
de nombreuses retombées qui vont avec et qu'il ne faut pas perdre de vue.
Cela m'amène à la conclusion. Les enjeux de l'énergie sont, de mon point de vue, absolument
énormes. C'est l'un des éléments structurant de toutes les sociétés, de tout temps. Il y va
véritablement de la stabilité et de la survie de la planète. Je pense ne pas exagérer.
Depuis une dizaine d'années, la société a pris conscience de ces enjeux, mais je vais vous
dire très franchement que les mesures prises à l'heure actuelle sont trop timides et n'ont rien à
voir vis-à-vis des enjeux. Quelqu'un a mentionné, ce matin, à raison, qu'il faut agir de manière
urgente maintenant, car la résolution de cela ne fera pas seule, mais par crises, par instabilités
sociétales, des sujets que vous connaissez beaucoup mieux que moi.