Jean-Yves Casgha, journaliste, collaborateur de l'émission "Microméga" sur RFI, intervient sur le thème dees actions de sensibilisation à l'environnement (exemples de Terre TV et du festival Sciences Frontières) dans le cadre de la table-ronde "Quel projet de développement durable pour l'Europe ?".
Cette dernière se déroulait dans le cadre de la Convention thématique sur le thème "Développement durable : pour une Europe pionnière" à Grenoble le 29 avril.
- Je ne suis pas très habitué à parler en public, bien que je sois journaliste, et depuis un
certain temps.
Il y a 25 ans, au sortir d'un reportage - et je reconnais Jean Jacquinot dans la salle - qui
25 ans plus tard deviendrait le projet ITER, jeune journaliste scientifique sur une grande chaîne
du service public qui était TF1, c'était mon premier sujet. Je suis allé voir comment cela se
passait d'essayer de monter à 80 ou 100 millions de degrés, à une température voisine de celle du
soleil, une petite bille de deutérium.
En parlant avec le chercheur - à l'époque, on avait du temps pour faire les reportages -,
j'avais été extrêmement surpris, car quand je disais : "Bien sûr qu'il y a un aspect très positif,
si on arrive à faire cela, on va pouvoir dégager beaucoup d'énergie à partir de l'eau de mer et ce
serait extraordinaire, mais de l'autre côté, 100 millions de degrés, la température du soleil, si
elle est mal utilisée, il y a de quoi s'angoisser." Le jeune journaliste que j'étais a entendu
comme réponse : "Ce n'est pas mon affaire, c'est celle des politiques". Cela m'a complètement
bouleversé. J'ai dit : "Ce n'est pas possible qu'on laisse la recherche travailler dans son coin et
qu'il n'y ait pas une relation avec la société."
Comme c'était un peu compliqué de vendre cela à la télévision, déjà à l'époque, je me suis
dit : "On va créer un lieu qui sera un lieu de liberté où les chercheurs pourront échanger, mais
devant le public." Nous, nous ne sommes pas des gourous, on n'a pas de solutions. En revanche, si
l'on ne met des personnes intelligentes et que l'on donne de l'information non truquée mais vraie,
après, les personnes peuvent voter et décider du futur qu'elles veulent. C'est ainsi que l'on a
créé le Festival Science Frontières qui a été longtemps dans les Hautes-Alpes, ensuite à Cavaillon
et à Marseille où Jean Jacquinot nous a rejoints 2 fois pour parler d'ITER. Je suis très fier que
ce soit devenu ITER, 25 ans plus tard.
J'ai donc lancé cela et j'ai continué mes activités télévisées. Il s'est trouvé qu'au premier
ou deuxième festival, le premier OGM végétal avait un an, dans l'indifférence absolue. On s'est dit
que ce serait drôle de faire venir les chercheurs, à savoir une petite équipe belge avec des
capitaux américains qui travaillaient sur un plan de tabac à qui ils faisaient produire de
l'insuline. On les a fait venir et on a été complètement sidéré, car ce qu'ils nous ont raconté,
c'est le débat que vous lisez tous les jours dans les journaux, depuis 1996 ou 1997. Là, c'était
déjà écrit. Entre temps, ils ont changé de discours, car ils ont été rachetés par Monsanto, mais le
discours initial de celui qui cherche et qui commençait à trouver, on l'avait eu "brut de
fonderie".
On s'est dit : "Mince, on est sur quelque chose d'extraordinaire. Si on va à la source du
savoir, forcément, on peut changer le monde". Du coup, alors qu'au début, on était plutôt science
au sens large, et c'est pour cela que l'on s'est appelé "science" au singulier et "frontières" au
pluriel, les frontières de la science pour essayer de balayer large, on s'est dit : "Il y a un truc
important" et on a basculé dans l'environnement et le développement durable sans le savoir, et bien
avant tout le monde.
Je l'ai donc vraiment vu naître. On y a beaucoup participé. Par exemple, le débat OGM…
Corinne Lepage était ministre de l'environnement et elle en a témoigné dans son livre. Le festival
était cette année-là à Cavaillon et on l'a invitée à venir participer à une table ronde, car on se
disait : "C'est bizarre que la ministre de l'environnement ne soit pas au courant du sujet OGM." Je
dis "on" car on est une bande de journalistes un peu fêlés tout de même qui essayons de faire autre
chose.
Elle a accepté de venir, mais, pareil, par des réseaux, une amie qui était dans son service
de presse… Car cela ne marche jamais officiellement cela.
Elle est donc venue et elle a découvert qu'il y avait un problème OGM. Au cabinet, cela
n'avait jamais franchi ses collaborateurs. En sortant de Cavaillon, elle a monté une réunion avec
plusieurs personnes et elle est allée voir Juppé, premier ministre à l'époque, en disant : "Je
démissionne, s'il n'y a pas un moratoire sur les OGM".
La décision politique n'a pu être prise que parce qu'il y avait eu connaissance réelle du
sujet. Donc, le travail que l'on faisait été fondamental. On était donc assez content et on a
continué.
C'est ainsi qu'il y a 2 ans - le festival a 25 ans -, bénéficiant de complicités
technologiques avec tel ou tel chercheur nous ayant aidés - je suis très ému de raconter ma vie -,
on s'est dit que, comme la télévision et même la radio dans laquelle on travaille assez
régulièrement n'autorisent pas ce genre de débordement intellectuel, il fallait maîtriser un outil
de diffusion.
Évidemment, n'ayant pas les moyens d'acheter un satellite, de racheter Canal et de se mettre
sur l'hertzien, il n'y avait plus qu'Internet, mais Internet posait un problème : était-il
possible, sur un fil de téléphone ridicule, de balancer assez de données pour avoir une image
fluide sur l'écran d'ordinateur ?
En fait, on a réussi cette performance et on a créé Terre TV, dont je suis très fier, qui
est, non pas un site avec des images, mais une télé sur Internet. On a inversé la problématique. On
ne fait pas des machins avec des petites diagonales pourries et plein de pixels. C'est vraiment une
image grande. Le but était que ma mère puisse la voir. Ma mère peut l'allumer et elle la regarde
comme France 2. Les sujets s'enchaînent très normalement.
Au bout de 2 ans, on est à un peu plus de 2 000 sujets sur l'environnement et le
développement durable. On s'est appelé la Télé des Générations Futures, car on a de l'espoir. On
est plutôt positif. On a 450 000 visites par mois et, sur avril, on aura 1 800 000 vidéos vues.
C'est vrai que, le mois d'avril, il y a le festival et cela aide, mais enfin, grosso modo, c'est un
outil qui se met à exploser, auquel personne n'avait pensé.
Pour des petits comme nous, il coûte cher, mais en réalité, cela ne coûte pas cher, par
rapport à une télé habituelle, puisque les frais de diffusion, ce n'est jamais que de la bande
passante et c'est beaucoup moins cher que ce que doit payer TF1, tous les matins quand il se lève,
avant même d'avoir fait un programme, puisque le réseau hertzien coûte la peau des yeux.
J'ai vu, pendant 25 ans, ce développement durable…. Je ne supporte pas le terme, car
j'ai vu arriver tous les rats qui n'avaient jamais travaillé et que, maintenant, on appelle très
pudiquement Greenwashing. Toutes ces personnes sont arrivées et ont ripoliné leur façade avec rien,
et surtout pas d'idées et encore moins de connaissances.
J'ai toujours la même métaphore : tant que vous passez de l'arc à l'arbalète, ce n'est pas
très dangereux. Quand vous passer de l'arbalète à la bombe atomique, il peut commencer à se poser
un problème et, quand vous passer de la bombe atomique à la maîtrise du vivant, c'est très grave.
Comme la technologie augmente plus vite que notre éthique et nos compétences, il y a une
distorsion qui fait que, là, aujourd'hui, on a un vrai souci. Ce n'est pas tellement le
réchauffement climatique qui n'est pas un réchauffement, mais un changement climatique. Ce n'est
pas si grave que cela. Si vous prenez l'histoire de la terre, cela s'est passé "x fois" et, le seul
fait que nous puissions en parler aujourd'hui, c'est bien que la vie a perduré.
La question est : notre espèce va-t-elle passer l'obstacle ? Ce sont les espèces qui ont
disparu, ce n'est pas la vie qui s'est arrêtée. La vie est forte et elle est dans des petites
choses incroyables. Une anecdote de journaliste scientifique, car je me suis beaucoup spécialisé
dans les petites informations insolites qui essaient de changer la vision des choses : un
biologiste anglais qui travaillait en Cornouailles prenait toujours la même route le matin pour
aller à son laboratoire. Puis, régulièrement, il voyait des mineurs uriner contre un mur. Cela
faisait partie de son paysage.
Un jour, en passant, il a l'impression qu'il voit une tache bleue. Il se dit que c'est
bizarre. Il repasse le lendemain et la tache lui semble avoir grossi. Il s'arrête, fait un
prélèvement. Il analyse, c'était une cacabéchya*, une algue dont on était persuadé qu'elle avait
disparue, il y a plusieurs millions d'années. Le milieu acide de l'urine lui avait redonné vie,
c'est-à-dire que la vie s'était planquée pendant plusieurs millions d'années et qu'elle ressortait,
juste car elle était dans la bonne configuration. C'est bourré d'espoir un truc pareil. Continuez à
pisser contre les murs !... (Rires…)
Sur 25 ans, je suis tout de même bourré d'espoir, même s'il y a des personnes qui méritent
des paires de claques. (Applaudissements...)