Le Mouvement Démocrate organisait, samedi 25 avril, sa quatrième Convention thématique européenne sur le thème "Europe : l'urgence sociale" à Hérouville-Saint-Clair (Calvados). Dans une salle comble de 400 personnes, François Bayrou a clos la convention.
Extraits:
"Je suis très heureux de conclure ces travaux. Je vais le faire simplement et rapidement, mais
je voudrais, avant de conclure, me joindre à ceux qui ont remercié les intervenants.
Tout à l'heure, les journalistes se précipitaient vers moi, en disant : « Pourquoi
avez-vous choisi Hérouville Saint-Clair ? » Je leur ai dit : « J'ai choisi
Hérouville Saint-Clair pour Rodolphe Thomas ! »
C'est en tout cas la première raison, parce que les réponses les plus simples sont les plus
efficaces. J'ai choisi Hérouville Saint-Clair parce que Rodolphe Thomas en est le
maire ; parce que j'ai beaucoup d'admiration pour l'énergie, la volonté, la fraîcheur, la
générosité qu'il met dans sa manière de gouverner une commune tout à fait particulière, au profil
tout à fait particulier, au visage exceptionnel ; et parce que son histoire en fait une des
communes symboliques des mutations urbaines, des grands mouvements historiques que notre société a
eu à vivre avec beaucoup de déracinements, transformés en « ré-enracinements ».
Je suis très heureux et très fier que Rodolphe, c'est-à-dire quelqu'un de notre famille, soit
à la tête d'une commune aussi symbolique, qu'il ait été élu... -je le rappelle pour ceux que la
petite histoire politique intéresse- c'était un miracle, et qu'il prenne le Conseil général en même
temps, ce n'était pas un miracle, c'était un exploit !
C'est pour ces raisons que je suis heureux de remercier, avec vous, Rodolphe Thomas de sa
présence ici.
Je suis très heureux d'avoir été auprès de ceux et celles qui vont former la liste qui
portera nos couleurs dans cette élection. Vous me permettrez de dire à Corinne Lepage un mot
particulier d'affection, de remerciement, de gratitude et d'optimisme pour la force qu'elle apporte
à la tête de cette liste.
J'ai eu Olivier Henno au téléphone tout à l'heure, par SMS. Sa petite fille va mieux. Donc,
c'est un soulagement, pour nous tous. Je lui ai transmis nos amitiés.
Vous me permettrez d'ajouter un mot pour tous les organisateurs de la rencontre, ceux que qui
se cachent, qui portent la responsabilité de cette organisation.
Et, enfin, d'ajouter un mot en vous demandant de l'applaudir, celle qui a fait applaudir les
autres, mais qui n'a pas été applaudie, elle-même : Marielle de Sarnez. Elle assure la
coordination nationale de la campagne que nous menons. C'est un gros travail et, pour moi, en tout
cas, c'est une grande sécurité de voir à quel point les choses sont bien faites.
Elle aussi vient de sortir un livre. Vivre autrement est le livre de Corine Lepage. Petit
dictionnaire pour aimer l'Europe celui de Marielle de Sarnez. L'alternative celui de Jean-François
Kahn et, si vous avez le temps, à partir de jeudi, vous trouverez aussi mon livre, Abus de pouvoir,
chez Plon…
Une idée simple, qui servira de fil conducteur, est que nous considérons que c'est une faute
que l'Europe ait été enfermée, depuis des années, sur la seule spécialisation d'organiser le
marché, que l'Europe soit devenue pour les Français, uniquement une construction qui prend en
compte l'économie, le financier, les règles d'échange, de circulation, de concurrence.
C’est une faute selon nous, parce que je n'oublie pas que nous sommes la famille des
fondateurs, ceux qui ont fait naître et porté le « Projet européen », qu’entre
Robert Schumann et moi il n'y a après tout que deux générations de dirigeants. Je n'oublie pas que
cette famille, et spécialement celle de Schumann et de Jean Monnet, les deux sensibilités se sont
retrouvées ici. Et je n'oublie pas non plus que pour nous, l'Union européenne, au début ce n'était
pas une construction économique : au début, c'était une construction pour défendre des
valeurs )cela a été abordé notamment pour le charbon et l'acier- en direction des plus faibles.
Quelqu'un tout à l'heure l’a rappelé. J'ai trouvé cela intéressant. Ce n'est qu'après
un certain nombre de difficultés que l'on est retombés sur l’Union économique et le Marché
commun, mais ce n'était pas la première intention des fondateurs.
Je pense qu'il est temps de revenir à la première intention des fondateurs, en disant :
l'Europe, ce n'est pas seulement une construction économique, c'est la défense d'un modèle de
société dans le monde.
Au cœur du modèle de société que l'Union européenne porte et doit porter dans le
monde, il y a le « projet social européen »
Je n'aurais peut-être pas dit cela de la même manière, il y a quelques années. Il y a
quelques années, j’aurais peut-être été comme tout le monde (je ne le crois pas mais enfin,
peut-être…) emporté par la dynamique qui semblait inépuisable dans tout ce qui était
l'économie. C'était cela, la seule idée que tout le monde avait, mais les temps que nous vivons
nous apprennent quelque chose : quand l'économie ne s'occupe que d'économie, on court tout
droit vers la crise. Quand les politiques ne s'occupent que d'économie, on va droit dans le mur.
La crise que chacun d'entre nous ressent dans sa famille, dans ses inquiétudes, dans l'emploi
des enfants, vient de ce que les considérations uniquement économiques et financières l'ont emporté
sur toutes les autres.
Au cœur de cette crise il y a, me semble-t-il, précisément la question du projet
politique que les peuples portent, le projet politique que nous portons, le projet politique qu'ont
porté les autres peuples. Et ceci est pour moi, aujourd'hui, une heure de vérité.
Je veux résumer à ma manière ce que nous avons vécu, cela a été évoqué par plusieurs des
intervenants, et moi je considère que c'est essentiel. Au fond, dans le monde de la globalisation,
deux projets se sont affrontés depuis vingt-cinq ans. L'un paraissait avoir gagné, presque
tout gagné, et l'autre paraissait en situation de défense, et aujourd'hui, selon moi, les choses se
sont renversées.
Nous tous, nous avions vécu, depuis longtemps, avec une idée qui dominait tout notre
engagement politique, démocratique, syndical pour les uns, civique pour les autres, associatif pour
les troisièmes, qui était la grande idée en tout cas du monde occidental et qui était
celle-ci : le progrès technique va peu à peu effacer les inégalités. C'est avec cela que l'on
vivait.
Chacun en avait sa conception. Je pourrais même soutenir que, même à Moscou, on vivait avec
cette idée, avant la chute du mur de Berlin, avec des défauts et des dérives énormes, mais
gravissimes. Tout l'occident vivait avec cette idée que l'on allait faire des découvertes, que ces
découvertes allaient être appliquées dans l'industrie, dans la technique, que l'on serait de plus
en plus riche, que plus on serait riche, moins il y aurait de pauvres et qu'au fond, tout cela peu
à peu allait nous mettre à flot et que l'on arriverait à une société juste.
Ceci est l'histoire même de l'occident démocratique, en tout cas. Il y en avait qui disaient
que c'est le marché qui ferait cela. D’autres affirmaient que c'était l'État qui le ferait.
Le troisième affirmait que c'était le Parti unique qui le ferait et cela créait évidemment des
querelles et de graves affrontements, mais au fond, tout le monde vivait avec cette idée que le
progrès allait peut à peu corriger, effacer, les inégalités.
Il y a eu une rupture, et le mot n'est pas tout à fait choisi au hasard. Ce mot de rupture a
été le slogan de la dernière élection présidentielle par le candidat qui a été élu. Ce n'est
pas tout à fait par hasard, car il y a eu une rupture en occident, il y a à peu près vingt ou
vingt-cinq ans : c'est toute l'époque Thatcher et Reagan. Mais derrière, il y avait des
économistes, des esprits puissants qui ont, tout d'un coup, sans le dire, changé brutalement les
choses, et nous en recevons les dégâts dans la figure tous les jours.
Ils ont dit : « Jusqu'à maintenant, on a cru que le progrès allait corriger les
inégalités, eh bien mesdames et messieurs, c'est exactement le contraire : il faut des
inégalités pour qu'il y ait du progrès ! ». Et ils ont renversé la proposition.
Au lieu d’avoir un monde politique qui se dirigeait tout entier vers la correction des
inégalités, on a eu un monde politique qui, tout d'un coup -cela a commencé avec ces politiques-là
puis cela a gagné peu à peu- a considéré que les inégalités, ce n'était pas si grave, et que
même il en fallait pour que les choses aillent mieux.
Je pourrais vous faire toute la théorie de cette histoire, mais ce n'est pas cela qui
m'intéresse. Ce qui m'intéresse, c'est que ce modèle inégalitaire, ce modèle que j'appelle
« des inégalités croissantes » alors que l’on avait avant les inégalités
décroissantes, peu à peu, a mis la main sur la globalisation.
Aux États-Unis, le fossé entre pauvres et riches s'est creusé de manière considérable, les
riches devenant de plus en plus riches, les pauvres stagnant et même reculant. Aux États-Unis, le
coût du travail non qualifié a baissé sur les vingt dernières années, notamment parce qu'on
s’est servi de l'immigration pour faire baisser le coût du travail, et les riches sont
devenus infiniment plus riches. Aux États-Unis, sur les vingt dernières années, le 1 pour cent
le plus riche de la population qui possédait 20 pour cent de la richesse américaine -c'était
déjà beaucoup il y a vingt ans- possède aujourd'hui plus de 40 pour cent de la richesse
américaine !
1 pour cent... pour 40 pour cent de la richesse du pays ! Accroissement des
inégalités…
On pourrait expliquer aussi de quelle manière cela a favorisé la crise dans laquelle nous
sommes parce que, comme cela a été dit par quelqu'un d'entre nous, comme les gens ne gagnaient pas
assez, il fallait du crédit pour leur permettre d'avoir un niveau de vie convenable. On a favorisé
le crédit à grande échelle jusqu'au jour où il a fallu payer, et on s'est retrouvé dans la crise
des subprimes dans laquelle on était.
Pour porter son projet social, l’Europe doit défendre le modèle
« républicain » contre le modèle « des inégalités croissantes »
En face de cela, il y avait un modèle qui tenait bon. C'était le nôtre, c'est-à-dire le
modèle dit « républicain » en France, le modèle pour lequel le projet social est très
important. La solidarité est très importante.
Ce qui est frappant à l'heure qu'il est et qui à mon avis fait une partie de la question
politique nationale et, pour nous, une question essentielle de la politique européenne, c'est que
tout d'un coup, tous ceux qui avaient choisi le modèle inégalitaire se tournent vers le modèle
solidaire qui est le nôtre se disent qu’après tout, cette affaire, cela ne marchait pas si
mal, et même dans la crise on s'aperçoit, tout d'un coup, que ce modèle résiste mieux que l'autre.
Les amortisseurs sociaux dont tout le monde parle font que l'on n'est pas tout à fait
abandonné quand les choses vont mal, et même on arrive à résister mieux et même il y a moins
d'angoisse. Il y a un certain nombre de contributions de grands économistes, de grands sociologues,
en particulier américains, qui disent : mais ce modèle-là, s'il vous plaît, examinons-le parce
que il dit peut-être quelque chose de notre avenir…
Le modèle inégalitaire s’effondre, le modèle solidaire tout d'un coup montre des
vertus que personne ne lui connaissait
Je fais une toute petite incidente pour dire que c'est le moment précis où, en France, le
pouvoir a choisi... (rires...) d'abandonner l'un -c'était sa rupture- pour aller du côté de
l'autre, mais ce n'est pas notre sujet aujourd'hui, cela le sera dans les jours et les années qui
viennent naturellement. (applaudissements…)
Le sujet aujourd'hui, c'est que nous considérons que l'Europe a la responsabilité de défendre
le modèle de société qui est le sien et de placer la solidarité, la vocation sociale au cœur
du projet européen.
Tout au long de l'après-midi, on a vu que cela pouvait concerner les conditions de travail,
la réflexion sur les salaires, le logement, la lutte contre l'exclusion. Tous ces sujets qui ont
été abordés tout au cours de l'après-midi tiennent, d'une manière ou d'une autre, au projet de
société européen, au modèle solidaire contre le modèle inégalitaire.
Voilà la question politique qui est posée et voilà la raison pour laquelle nous avons
consacré un de nos colloques -le plus important puisqu'il a eu lieu à Hérouville Saint-Clair- au
choix social dont nous voulons faire le cœur du projet européen.
Donc, c'est un grand changement et, ce grand changement, je vous propose qu'on le porte dans
ces élections européennes. Je ne vais pas entrer dans le détail. Je vais vous dire les grandes
lignes de ce que nous croyons nécessaire pour cela.
Nous avons besoin que l’Europe s’adresse au reste du monde d’une voix
forte
Depuis le début de cette histoire, c'est-à-dire depuis cinquante ans, cette famille pense que
quand il y a une grande crise universelle, le seul moyen d'apporter des réponses pour un pays comme
la France, c'est de le faire dans le cadre d'une union que j'appelle « coopérative », qui
est l'union des pays européens. Car l'Europe est un modèle, le premier mais il y en aura
d'autres : je suis persuadé qu'il y aura un jour une Union africaine, une Union d'Amérique du
Sud, je suis persuadé qu'il y aura un jour une Union des pays d'Asie. Je suis persuadé qu'il y aura
des unions comme cela qui vont apparaître pour équilibrer les très grandes puissances de la planète
face aux États-Unis, face à la Chine, face à l'Inde. Il y aura des unions « régionales »
et l'Union européenne est la première expérience de ces unions-là.
Premièrement, nous avons besoin d'une union comme la nôtre pour nous adresser au monde lorsque
les crises sont universelles. Je crois que les Français en ont désormais pleinement
conscience… Je vous invite à regarder des études d'opinion (j'attache assez peu d'importance
aux sondages, y compris quand ils sont bons, mais je regarde principalement les études comme celle
que Robert (Rochefort) a tout à l'heure évoquée) : il y a une étude extrêmement intéressante
qui est sortie il y a quelques semaines, qui demandait : « dans la crise qu'est-ce qui
peut vous aider ? »
Les gens ont apporté deux réponses, l'une et l'autre extrêmement censées et, je trouve,
extrêmement justes et qui dépassaient de loin toutes les autres propositions qui leur étaient
faites. Ils disaient : « dans la crise, ce qui peut nous aider, c'est premièrement
nous-mêmes, nos propres forces, notre famille, nos voisins, nos proches, et deuxièmement
l'Europe ». Et ils laissaient très très loin de côté tous ce que pourtant l’on met en
scène tous les jours sur les écrans : c’est-à-dire dire le gouvernement, le Président de
la République, l'action des puissants.
C'est une conscience nouvelle. On aurait posé cette question, avant la crise, on n'aurait pas
du tout eu ce type de réponse. A l'époque, l'Europe était ressentie uniquement comme une
contrainte, comme tout à l'heure cela a été rappelé, et je crois que pour un certain nombre de
gens, cette Europe ressentie comme une contrainte est devenue une Europe dont on voudrait qu'elle
agisse.
Nous avons besoin que l’Europe soit transparente et compréhensible
Nous sommes là pour dire que l'Europe doit agir et agir en particulier sur le plan social,
mais si l'Europe doit agir, alors il faut qu'elle change sur un point fondamental, il faut qu'elle
devienne compréhensible par les gens.
J'ai été frappé tout à l’heure, un intervenant de la CFTC du Nord a déclaré :
« j'ai applaudi quand quelqu'un a dit à la tribune que l'on n'y comprenait rien, que cela
demandait des efforts considérable pour se faire entendre dans l'ensemble européen, pour pénétrer
les arcanes et le labyrinthe de Bruxelles, pour savoir où on peut toucher tout cela, savoir comment
cela marche ».
Je vous assure, vous sortez dans la rue et vous demandez aux gens, même les plus avertis,
comment se prennent les décisions au sein de l'Union européenne, et même dans une salle comme celle
que nous avons ce soir, une salle aussi brillante, avertie, compétente, animée de vocation -en un
mot une salle Hérouvillaise…- je ne suis pas sûr que l'on aurait des réponses majoritairement
éclairées !...
Si l'on croit que l'Europe doit jouer un rôle déterminant dans la défense de notre projet de
société, alors il faut qu'elle devienne accessible aux citoyens, compréhensible par les gens,
simple dans son usage.
Alors, nous faisons deux propositions qui ne coûtent pas un centime, ni l'une ni
l’autre, et qui ne demandent pas de changer les Traités :
Nous allons défendre l'idée qu'aucune décision européenne ne devrait être prise sans que les
citoyens européens aient été avertis, trois mois à l'avance, qu'elle était en cours de
préparation, de manière que tout le monde puisse saisir son association, son député européen, sa
députée européenne ou bien tel ou tel de ses représentants, pour faire entendre sa voix dans les
décisions qui se préparent.
Cela ne coûte rien. Ainsi si tout d'un coup on vous dit qu’il y a une directive en
préparation sur le temps de travail, les syndicats, la fédération CFTC du Nord et quelques autres
vont s’en saisir en disant « il faut que l'on défende quelque chose pour nous dans cette
affaire-là ».
Et, deuxième orientation qui ne coûte pas un centime : nous exigerons, par
l'intermédiaire de nos élus, qu'aucune décision européenne ne puisse être prise sans qu'il y ait eu
une délibération publique, notamment des représentants des gouvernements.
Parce qu'en France, et j'imagine peut-être dans d'autres pays, on assiste à un jeu depuis
longtemps qui consiste à dire : « Ah mes pauvres amis... » (c'est le gouvernement
qui parle, vous voyez ce que je veux dire, je joue le rôle...) « …mes pauvres amis,
Bruxelles nous impose de.... »
La vérité est qu'il n'y a aucune décision qui se prenne à Bruxelles sans que le gouvernement
français ait dit « oui » !
Eh bien il faut et il suffit, comme l'on dit en géométrie, que l'on fasse en sorte que toutes
les délibérations où l'on vote soient publiques et filmées, accessibles sur Internet de manière que
chacun sache, quand une décision est prise, ce qu'a voté son représentant.
Cela ne coûte rien et cela rend tout d'un coup l'Europe compréhensible par tout le monde. Par
exemple quand un ministre de l'agriculture dit : ah, sur la pêche,... les quotas... on ne peut
pas faire autrement… Eh bien , il a voté oui !!! Je le dis spécialement, Corinne, dans
cette région. Si on l'avait filmé sur Internet, on pourrait lui opposer !
Cela ne coûte rien, c'est simple et cela veut dire que cela devient une démocratie.
Je le dis parce que si, comme nous le voulons, comme c'est l’objet de cette table ronde
aujourd'hui, le social devienne un sujet européen, alors il faut que les citoyens puissent
participer à son élaboration.
Voilà la première idée que je voulais défendre devant vous : le social au cœur de
l'Europe et, pour cela, il faut que l'Europe devienne accessible au citoyen.
L’Europe doit s’engager dans une méthode des convergences en matière
sociale
Le sujet social est un sujet très délicat pour l'Europe, pour les raisons qui ont été dix
fois expliquées ici et que je reprends à ma manière. Le sujet social est un sujet très difficile
pour l'Europe, pas seulement pour des raisons de compétence. Cela peut toujours se changer…
Mais nos pays ont des niveaux de protection sociale, d'exigence sociale, de minima sociaux
extrêmement différents, et personne ne peut imaginer que les pays à haut niveau de protection
sociale vont abandonner leur protection sociale pour s'aligner sur les pays à bas niveau ; et
personne évidemment ne peut soutenir l'idée qu'il faut que la Roumanie s’aligne d'un coup sur
les salaires et la protection sociale française ou un certain nombre de pays qui sont plus en
difficulté, parce que cela les étranglerait.
Donc l'alignement -on dit « harmonisation » en termes européens c'est plus élégant-
sur les mêmes normes est impossible.
J'avais eu ce débat, peut-être certains s'en souviennent, entre les deux tours de la
présidentielle, un petit débat dont on a très peu parlé à l'époque avec Ségolène Royal.. Elle
disait « il faut un SMIC européen ». Je lui dis « c'est une idée intéressante, mais
voulez-vous me dire à quel niveau ? ». Elle dit « cela, on verra ». Je lui dis
« Non ! S'il faut un SMIC européen, il faut savoir à quel niveau on le met. »
Il n'y a pas un français qui voterait un SMIC européen au-dessous du niveau français et il
n'y a pas un roumain ou polonais qui voterait un SMIC au niveau du SMIC français, et donc ceci est
une contrainte. Personne n'est prêt à aligner brutalement les choses et, cependant, selon nous, on
ne peut pas ne rien faire. Donc la méthode que nous choisirons et que nous défendrons dans cette
élection –elle a été évoquée plusieurs fois à la tribune- est la méthode des convergences en
matière sociale.
Je veux expliquer de quoi il s’agit. Les problèmes que nous rencontrons dans le domaine
social, on les a rencontrés dans le domaine monétaire dans la création de l'Euro. Évidemment, les
conditions étaient extrêmement difficiles.
On s'est donné dix ans pour que les choix ou les disciplines monétaires des uns rencontrent
peu à peu les disciplines monétaires des autres. Et, vous vous souvenez, on a fait un système de
convergence que l'on appelé le SME (système monétaire européen). Il y avait le serpent monétaire
parce qu'on acceptait qu'il y ait des divergences, mes ces divergences devaient être enfermées à
l’intérieur d'un plus ou moins 10 pour cent.
Un certain nombre de techniques que l'on connaît bien peuvent parfaitement nous inspirer
lorsqu'il s'agit de réfléchir à la technique d'une convergence sociale. Cela signifie que l'on se
fixe un horizon, peut-être dix ans, peut-être douze (je dis douze ans car il faut deux ans pour y
réfléchir et dix ans après pour que la convergence joue), un horizon dans lequel on se fixe comme
objectif de rapprocher peu à peu en direction des mieux disant-sociaux, pas en direction du bas.
Peu à peu, se servir de la prospérité dont on espère que nous la retrouverons pour effacer les
inégalités, y compris à l'intérieur des inégalités européennes.
Autrement dit, un projet solidaire, un projet de convergence sociale qui fasse que l'Europe,
au lieu d'être l'observateur incapable des diversités ou des divergences en son sein, devienne tout
d'un coup un lieu de dynamique sociale, que l'on puisse faire avancer les choses dans la direction
d'une harmonisation sociale c'est-à-dire d'un projet de société européen.
Convergence sur mettons douze ans : deux années pour la réflexion, et après
dix années pour essayer de faire entrer dans la réalité cette amélioration de la situation
sociale de l'ensemble de l'Europe. Cela a une signification qui a été, elle aussi, évoquée à la
tribune et sur laquelle je m'arrête une minute. Cela signifie que l'on considère, dans cette
famille démocratique que nous représentons ici, que le social est un « plus » pour
l'économie, et pas un « moins ».
Peut-être vous souviendrez-vous, j'avais défendu cette idée dans la campagne présidentielle
déjà en appelant notre projet « social-économie », en un seul mot, pour montrer que
social était une dimension de l'économie, quelque chose qui devait nous permettre de jouer les
atouts de notre société dans la grande compétition du monde.
Nous voulons défendre un modèle nouveau de la « concurrence équitable », contre
ceux du protectionnisme et du libre-échange
Je termine avec un troisième sujet en posant une question dont je sais qu'elle est délicate,
mais qu’à mon avis nous ne pourrons pas éluder.
On ne peut pas avoir une haute exigence sociale et pas non plus une haute exigence
environnementale dans un ensemble comme l'ensemble européen et, en même temps, ne pas réfléchir aux
contraintes que font peser, sur cet ensemble, la concurrence de pays qui ne respectent aucune
exigence sociale et aucune exigence environnementale. Et donc, l'idée que nous défendrons, c'est
qu'il faut qu’en peu d'années on approche de l'idée d'une concurrence équitable sur le plan
social et sur le plan environnemental.
Si nous avons un projet à défendre, nous ne pouvons pas accepter l'idée que nous l'imposions
aux produits que nous fabriquons ou aux services que nous offrons, tout en restant totalement
indifférents au fait que des produits et des services de la même gamme ne prennent aucunement en
compte ces contraintes-là.
Alors, évidemment, cela pose de très grandes questions. Je ne suis pas en train de vous dire
que c'est une affaire facile à traiter, parce que cela pose toute la question du protectionnisme.
L'idée que je voudrais défendre devant vous, c'est que ce n'est pas du protectionnisme. Le
protectionnisme, cela consiste à imposer aux autres des contraintes que l'on se refuse à
soi-même : J'impose aux autres des droits de douane alors que mes produits ne les acquittent
pas.
Là, ce n'est pas du tout du protectionnisme puisque nous ne cherchons pas à imposer aux
autres des contraintes que nous nous refusons à nous-mêmes. C'est exactement le contraire. Nous
allons peu à peu vers l'idée qu'il faut que les autres acceptent progressivement des contraintes
que nous nous imposons nous-mêmes à 100 pour cent.
Autrement dit, il y a la recherche de l'équité, d'une concurrence équitable et pas du
protectionnisme qui lui, en effet, est un jeu faussé.
Cette idée c'est une idée nouvelle car, pour l'instant, il y a d'un côté ceux qui
disent : « Il faut du protectionnisme » et nous pensons que c'est une fausse idée
et, de l'autre, ceux qui disent : « Il faut uniquement du libre-échange ». Nous
considérons qu'il y a dans ce projet qui consiste à réfléchir, à faire que progressivement les
contraintes que nous nous imposons à nous-mêmes, les autres n'en soit pas totalement
exonérés… Je cite l'exemple des fruits et légumes. Si nous avons chez nous, à juste titre,
des règles qui nous empêchent de nous servir d'un certain nombre de pesticides lorsqu'il
s’agit de produire des cerises, mais que les cerises venues de telle autre partie du monde
peuvent utiliser autant de pesticides qu'ils le veulent, il y a quelque chose de profondément
déséquilibré, de dangereux pour nos consommateurs et une contrainte franchement injuste que l'on
donne à nos propres producteurs de fruits.
Je pense nécessaire que nous intégrions, dans notre réflexion sur modèle social européen,
cette idée : le modèle social Européen n'est pas exposé à des concurrences injustes.
On va vers une équité pour que nos producteurs de biens et de services, eux aussi, soient
dans des circonstances ou leurs chances sont préservées et non pas bradées.
Question délicate, question importante, vous verrez qu'elle débouche elle aussi sur quelque
chose de simple, qui est un plan de convergence à long terme. Forcément, vous n'allez pas dire du
jour au lendemain : mesdames et messieurs nos concurrents, excusez-nous, on vous impose
exactement le même niveau de SMIC que celui que nous avons en France ! Il y a là quelque chose
qui n'irait pas dans le bon sens.
Nous avons le devoir de protéger et aider les pays d’Afrique à retrouver leur
autonomie agricole et industrielle, en luttant contre les politiques
« colonialistes »
Je veux finir sur une dernière idée qui n'apparaît habituellement pas dans la réflexion sur
un projet social, mais je voudrais qu'on l'y ajoute. En réalité, dans le modèle solidaire que nous
voulons défendre, il y a une question que nous n'avons pas le droit d'ignorer, c'est le
déséquilibre dans le monde entre les peuples pauvres et les peuples riches. Il y a quelque chose
qui est impossible à supporter, et je pense notamment à l'Afrique.
Si nous ne pensons pas différemment les échanges dans le monde, alors nous abandonnons ces
peuples à leur propre malheur, à leur immense désespérance. Et alors, pour l'Afrique, pour un
continent entier dans un aussi grave abandon, alors je pense que oui, pour eux il faut des mesures
protectionnistes.
Nous Européens nous, peuples d'Europe, après la guerre de 40, quand il s'est agit de nous
reconstruire, nous avons pris des mesures simples, nous avons mis des frontières, des droits de
douane autour de nous, et nous avons fait un Plan Marschall avec liberté de circulation des biens à
l'intérieur du Marché commun, et mis des barrières assez fortes pour que notre industrie se
reconstruise ainsi que notre agriculture.
On a fait une Politique Agricole Commune dont le but était de réserver aux producteurs
européens le marché européen.
On parle franchement, alors excusez-moi d'être direct mais après tout il n'y a pas de honte à
cela : je considère que l'on doit faire la même chose pour les producteurs africains.
L'objectif que l'on doit se fixer ce n'est pas, comme on est en train de le faire aujourd'hui, de
leur réserver des marchés de niche dans lesquels ils se spécialisent et, le jour où le marché se
casse la figure, ils disparaissent… C'est de reconstruire leur agriculture et leur industrie,
en particulier leur agriculture car les pauvres les plus pauvres, ce sont les paysans qui
n'arrivent pas à manger à leur faim.Je suis pour que l'on protège les régions les plus fragiles du
monde pour les rendre autonomes en matière de production agricole et de production industrielle.
Ce que nous avons fait après la guerre pour les pays européens, eh bien je considère comme un
devoir que nous le fassions aujourd'hui pour eux, au lieu de continuer ce qu'il faut bien appeler
des politiques « colonialistes » consistant à aller leur piquer leur matière première, en
particulier l'uranium, trois points de suspension...
J'ai vu un certain nombre de choses dans les déplacements récents du président de la
République sur ce sujet, qui doivent nous donner à penser… Mais on reviendra sur cette
question qui n'est pas anodine à mes yeux : on va leur piquer leurs matières premières, on les
transformera chez nous et on leur renverra des produits finis, c’est-à-dire qu’ils sont
absolument exploités et ruinés. Ceci est absolument impossible, surtout dans la période de crise
que nous sommes en train de vivre.
J'ajoute cela au volet social qui est le nôtre.
Voilà des idées simples exprimées, et qui vont nous servir en tout cas de marque de fabrique,
d'identité dans le grand débat européen que certains voudraient bien ne pas voir naître, que
certains voudraient bien continuer à mettre sous l'éteignoir, sous le boisseau, que surtout on n'en
parle pas, que surtout il n'y ait pas de participation.
Surtout... C’est pourquoi, moins on en parle, mieux on se porte. C'est pourquoi on ne
compose même pas les listes pour éviter que cela devienne un sujet, mais ne vous y trompez pas,
c'est l'intérêt conjoint des deux formations provisoirement et institutionnellement
« dominantes ».
Ils veulent qu'il y ait le moins de participation possible parce qu'ils estiment qu'ils ont,
eux, des électorats qui votent automatiquement pour eux et que cela les arrangera d'avoir de
meilleurs scores que ce qu'ils obtiendraient autrement.
Notre intérêt est exactement le contraire. Nous voulons que le débat ait lieu, nous voulons
de la participation, nous présentons de bons candidats pour qu'ils deviennent de bons
parlementaires européens.
Nous voulons porter un projet de société qui est, en même temps, un projet européen.
Très, très intéressant discours, en particulier sur les harmonies sociales et économiques à
prévoir au sein de l'Europe et surtout sur les contraintes que nous devrions imposer aux autres
comme elles sont imposées à nous mêmes ! Vous devriez insister sur ce dernier point.
Vivement la sortie de votre livre !
Très cordialement.
Stéphane.
ce qui se conçoit bien, s' énonce clairement
Posté par : phiphilac | 27 avril 2009 22:39
Cà fait plaisir, d' entendre que dans notre famille politique, il y a des gens qui
REFLECHISSENT, et qu' il y en a d' autre qui SAIT très bien le dire et le faire comprendre.
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Bravo !
Posté par : stef91 | 28 avril 2009 10:27Très, très intéressant discours, en particulier sur les harmonies sociales et économiques à prévoir au sein de l'Europe et surtout sur les contraintes que nous devrions imposer aux autres comme elles sont imposées à nous mêmes ! Vous devriez insister sur ce dernier point.
Vivement la sortie de votre livre !
Très cordialement.
Stéphane.
ce qui se conçoit bien, s' énonce clairement
Posté par : phiphilac | 27 avril 2009 22:39Cà fait plaisir, d' entendre que dans notre famille politique, il y a des gens qui REFLECHISSENT, et qu' il y en a d' autre qui SAIT très bien le dire et le faire comprendre.