Bruno Noury, Maire de l'île d'Yeu, Directeur de l'organisation des producteurs de pêche l'île d'Yeu, intervient lors de la première table-ronde de la Convention sur le thème " Quelle politique européenne de la mer ?".
- Je suis le maire de l'île d’Yeu. C'est une île de 5 000 habitants. Je dirige aussi
l'organisation des producteurs, de marins pêcheurs. À ce titre, on gère les problématiques de
marché, d'adéquation entre le marché et la ressource. On gère aussi des quotas de pêche.
Je pense, comme cela a été rappelé, que la politique des TAC et quotas est un bon moyen de
gestion des problématiques environnementales de maintien des ressources halieutiques, ainsi que de
régulation des marchés, quand on peut, parce qu'on est très contraint avec l'importation. Je pense
que c'est une bonne chose.
Maintenant, il y a des améliorations à y apporter notamment - ce n'est pas acceptable - que
les quotas soient systématiquement remis à plat en fin d'année. Cela concerne un certain nombre
d'espèces avec un certain nombre de zones, c'est tout de suite une centaine de quotas de pêche qui
sont renégociés chaque année. Je pense que ce n'est pas acceptable.
Il faudrait pouvoir avoir des visibilités au moins à 3 ans. Peut-être que, dans ces 3 années,
que l'on puisse avoir des fluctuations acceptables, mais avoir une certaine lisibilité, parce que,
quand on a ces quotas en fin d'année, nous, c'est pour la campagne de pêche qui démarre au 1er
janvier. Parfois, c'est assez problématique de ne pas savoir quelles quantités de quotas nous
avons.
Un autre témoignage sur la pêcherie de la sole : un plan de gestion de la sole a été mis en
place en 2005 ou 2006. C'est un plan européen qui tient en 5 ou 6 pages. L'application dans le
droit français représente 35 ou 40 pages ! C'est un peu une usine à gaz et c'est souvent notre
problématique en France où, sur des règlements parfois simples au niveau européen, on a une
déclinaison dans le droit français complètement alambiquée où l'on a parfois du mal à savoir ce qui
est dit dans ces règlements. C'est un peu problématique.
C'était pour la pêcherie de sole, parce que, nous, cela nous touche particulièrement, mais
c'est quelque chose d'assez compliqué aujourd'hui.
Ce que l'on demandait souvent - c'est une demande des professionnels - sur l'aspect de
gestion, parce que, d'accord, il y a le respect de la ressource et le quota, mais, pour nous, sur
un aspect de gestion, ce serait beaucoup plus simple que ce quota de soles dans la zone qui va de
Brest jusqu'à Bayonne puisse démarrer au 1er avril de chaque année. Pourquoi ? Parce qu'on a la
grosse campagne de pêche des fileyeurs, sur le premier trimestre de chaque année et, souvent, quand
on est sur une bonne campagne, on arrive en butée. On essaie de garder quelque chose pour les
petits bateaux, tout au long de l'année. Parfois, on en garde trop, parfois, pas assez. Cela
pénalise parfois des bateaux sur six mois, et c'est compliqué. On préférerait commencer au 1er
avril.
Les petits bateaux font leur campagne tout au long de l'année et, en janvier, février, mars,
on sait ce qui nous reste et on est capable de dire le 20 février : « On arrête pour un mois et
demie, pour repartir au 1er avril de l'année suivante ». Cela ne paraît pas grand chose, mais c'est
une demande récurrente, depuis que je suis en place....
François BAYROU. - Actuellement, quelles sont les dates ?
Bruno NOURY. - 1er janvier, 31 décembre, pour l'ensemble des quotas.
Il y en a certainement pour lesquels ces dates sont appropriées. Pour d'autres, et je pense à
la pêcherie de soles dans le golfe de Gascogne, c'est la première espèce du golfe. C'est une
demande forte des professionnels et de ceux qui gèrent les quotas pour que l'on puisse arriver à
gérer ces quotas correctement et équitablement entre tous.
François BAYROU. - C'est pour que les gros ne prennent que ce qui reste ?
Bruno NOURY. - Si on a une fermeture, on aura une fermeture sur un mois. On est
capable de gérer un mois de fermeture. Si on a une fermeture qui dure 9 mois, c'est dramatique.
C'est pour une meilleure gestion, optimisation de notre capacité de pêche par rapport à la
ressource. C'est uniquement de la gestion de quotas. Je ne vais pas m'étendre sur la politique des
quotas, mais malgré tout, je pense qu'il y a des aménagements à avoir sur cette politique des
quotas, même si je pense que c'est un bon moyen de gestion.
Je suis maire d'une île de 5 000 habitants. Je pense que l'on doit être la dernière petite
île européenne avec une pêche organisée et structurée. À ce titre, on essaie de défendre notre
pêche, parce que, si nous ne sommes plus légitimes à pêcher, je ne donne ce droit à personne.
Sur une île, on n'aura jamais d'industrie ; il y a tout un tas de secteurs économiques que
l'on n'aura jamais. Pour autant, il faut pouvoir maintenir les populations. La pêche, pour nous,
est un moyen légitime de tirer un revenu de la mer. C'est une chose.
Après, on a des reconnaissances au niveau européen sur le traité de Lisbonne, par exemple,
avec une reconnaissance sur les handicaps structurels de certaines régions géographiques, mais on a
souvent du mal à être entendu et on a parfois des interdictions qui tombent sur nous, que l'on vit
davantage comme une atteinte à notre culture d'insulaires qu'une atteinte à un système pêche.
Je vais décliner un petit historique. On a eu l'interdiction du filet maillant dérivant.
Nous, on pêchait le thon depuis des lustres, depuis le Moyen-âge et avec une pêche industrialisée,
à partir du milieu du siècle dernier. On le pêchait à la ligne, puis on l'a péché à l'appas vivant
et, au milieu des années 80, on a commencé au filet maillant dérivant.
On nous a accusés d'être des tueurs de dauphins, de marsouins. On prenait effectivement, en
prise accessoire, quelques dauphins et quelques marsouins. Il a toujours été démontré que les
captures accidentelles ne nuisaient pas à la population de dauphins. Ceci dit, il y a eu des
campagnes un peu agressives de par le monde sur des grands filets maillants dérivants, dans le
Pacifique, avec du gros maillage spécifiquement adapté pour les espadons et les dauphins.
Nous, pour le thon blanc, c'est du petit maillage. Si un dauphin se prenait dedans, c'était
réellement un accident, et voilà... On a vécu l'interdiction du filet maillant dérivant comme une
agression spécifiquement sur l'île, parce que les 50 pour cent des bateaux qui pratiquaient la
pêche au filet maillant dérivant en France, c'était l'île d’Yeu. Cela concernait
l'intégralité de nos bateaux hauturiers.
Suite à cette interdiction au 1er janvier 2002, on a perdu la moitié de notre flotte
hauturière. On a déstructuré notre port de pêche. On a perdu des quotas, parce qu'aujourd'hui, les
quotas de pêche en France sont répartis suivant les antériorités des producteurs sur les années
2001 à 2003. Or, nous, les quotas de l'époque étaient formatés sur une pêcherie de thon que l'on
n'a plus aujourd'hui. On manque de quotas sur d'autres espèces. On ne peut pas se redéployer, on a
perdu la moitié de notre flotte hauturière.
Suite à cela, sur l'ensemble des problématiques pêche de quotas, on est un peu court par
rapport à ces événements, mais aujourd'hui, on a une deuxième interdiction qui vient planer sur nos
têtes : celle du requin-taupe. Aujourd'hui, sur l'île d’Yeu, nous sommes les derniers
pêcheurs de grands requins d'Europe. C'était probablement encore une fois une histoire d'insulaire,
une philosophie îlienne peut-être d'aller pêcher ces grands prédateurs, dans le large.
L'histoire du requin-taupe à l'île d’Yeu, je n'étais pas né. Cela a probablement 40, 50
ans. On a toujours pratiqué cette pêche et, un beau jour, on s'est tous alarmé de voir à la
télévision des pêcheries de requins où l'on découpe des nageoires et où on laisse partir la
bestiole vivante dans l'eau. Je peux vous dire que, chez nous, cela n'a jamais été le cas. On n'a
jamais fait la pêche du requin pour les ailerons, mais bien pour la viande de requin.
D'un point de vue gestion de la ressource, à partir du moment où on tâte sur le poisson
fourrage, il faut ponctionner dans tous les éléments de l'écosystème, y compris le grand prédateur
final de manière parcimonieuse, on est bien d'accord, mais de manière équilibrée néanmoins.
Sur ce requin-taupe, on a eu un premier avis scientifique, parce que l'Union européenne avait
demandé un ensemble d'avis scientifiques. Le premier avis tenait en une page où il était dit que,
depuis 1970, il n'y avait plus de pêche ciblée, en Europe, sur le requin-taupe. Nous, nous pesons
80 pour cent de cette pêche ciblée en Europe. L'avis scientifique préconisait l'interdiction de
débarquement de requins-taupes, en disant : « Comme il n'y a pas de pêche ciblée, cela ne
pénalisera personne ». Encore une fois, c'était un peu nous oublier.
Il y avait une deuxième alarme qui clignotait : depuis 15 ans, les débarquements de
requins-taupes en Europe ont chuté de manière dramatique. C'est vrai. Pour peser 80 pour cent de la
pêcherie européenne, je suis en mesure de l'expliquer.
J'ai mes statistiques, depuis 1992, reconstituées marée par marée.
Pour vous dresser le tableau, en 1994, à l'île d’Yeu, on a pêché 750 tonnes de
requins-taupes. On a fait 75 marées. En 2006, on a pêché à peine 200 tonnes et on a fait 15 marées.
En fait, le problème ce n'est pas qu'il n'y a plus de requins-taupes dans la mer. C'est qu'il n'y a
plus de bateaux dans le port de l’île d’Yeu. Sous ce prétexte, est-ce qu'on doit finir
de nous éliminer ? Encore une fois, on sur une culture îlienne, une culture insulaire où l'on
essaie de préserver ce qui reste. On n'est plus beaucoup.
S'il y avait eu un problème sur le requin-taupe, c'était il y a 15 ans qu'il fallait nous le
dire. Ce n'est pas aujourd'hui pour satisfaire un peu un regard de l'opinion publique -qui est
peut-être erroné- avec ce qui se passe dans le monde.
Encore une fois, j’ai le sentiment que, sur cette pêcherie de requins-taupes, on agit
de manière responsable, de manière équilibrée. On a 5, 6 bateaux qui font cela maintenant sur
trois, quatre marées par an. Pour autant, c'est essentiel parce que, si l’on nous supprime
cette pêcherie, on va devoir se reporter sur d'autres espèces sur lesquelles, de toute façon, on
n'a pas de quotas, puisqu'on les a laissées dans les filets maillants dérivants.
La France est-elle capable de garder une île avec sa pêche ?
C'est le débat d'aujourd'hui. C'est la cause que je défends.