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21 avril 2009

2ème table ronde : Intervention de Marcel Mazoyer

Marcel Mazoyer, ingénieur agronome, ancien président du comité des programmes de la FAO et Professeur émérite à l'Institut national agronomique Paris-Grignon, intervient lors de la deuxième table-ronde de la Convention sur le thème "Quel projet agricole européen face à l'enjeu alimentaire mondial ?".


- Merci de m'avoir invité, merci à tous de m'écouter quelques minutes.

Je vais répondre à la demande de Frédéric Descrozailles, essayer de resituer l'agriculture française et européenne, dans l'ensemble de l'agriculture mondiale et de la resituer dans le mouvement qui s'amorce, dans les mouvements des différentes agricultures du monde au XXème siècle.

Premièrement, c'est vrai que les paysans pauvres du monde sont parmi les plus pauvres du monde et qu'ils sont parmi les plus sous-alimentés. Pour comprendre cela, il suffit de rappeler qu'il y a 2, 700 ou 2,800 milliards de paysans dans le monde. C'est énorme. Cela représente 43 pour cent de la population mondiale. À peu près la moitié, ce sont des actifs, 1,350 milliards et pour ces actifs, il y a en tout et pour tout dans le monde, 28 millions de tracteurs, 2 pour cent du nombre des agriculteurs. Il y a 250 millions d'animaux de travail, ânes, mulets, rennes de traîneaux compris. Il y a donc un milliard de personnes qui travaillent strictement à la main, c'est-à-dire les trois quarts environ.

Parmi les paysans qui travaillent à la main, une bonne moitié, 500 millions, ce qui correspond à 1 milliard de bouches à nourrir - il y a deux bouches à nourrir par actif - n’ont jamais de leur vie ou pas couramment les moyens d'acheter des semences du commerce, des engrais, des pesticides, etc. C'est très important.

Sur ce demi-milliard, il y en a la moitié encore, 250 millions environ, qui a été privée de terre, totalement ou partiellement, qui a moins de 1 hectare à cultiver à la main, qui a un dixième, un quart d'hectare, etc., qui a été expropriée, à l’époque coloniale en Amérique latine. 80 pour cent des paysans d'Amérique latine ont un accès insuffisant à la terre, même en culture manuelle.

Deuxièmement, c'est l'Afrique du Sud, l'Afrique de l'Est, un certain nombre de régions de l'Inde et des Philippines et ce sont les trois quarts des paysans des pays ex-communistes d'Europe qui ont été expropriés à l'époque stalinienne. On leur avait laissé un jardin. On a privatisé la terre, mais on s'est bien gardé de leur redistribuer à la différence de la Chine et du Vietnam.

Il ne faut pas s'étonner que, sur les 3 milliards de pauvres de la planète, il y en ait les trois quarts qui soient des paysans et ceux qui ne sont plus paysans, ce sont des fils ou des filles de paysans qui ont été chassés dans les bidons-villes et les camps de réfugiés. Ce sont trois milliards de personnes qui n’ont pas les 3 $ par jour qu'il faudrait pour se nourrir à raison de 2 900 calories.

Là-dessus, 2 milliards souffrent de malnutrition, c'est-à-dire d'anémie, de cécité totale ou partielle, d'arriération mentale, par carence en fer, en iode, en vitamines et il y en a 862 millions couramment. C'étaient les chiffres de 2005 et, cette année, les prix ayant explosé, enfin, l'année dernière, très passagèrement, il y en a une cinquantaine, centaine de millions.

On croit que ce sont les personnes des villes qui, à cause de l'augmentation des prix, ont été les plus frappées. Ce n'est pas vrai, c'est encore une fois les paysans parce qu'un tiers des paysans pauvres du monde, je ne parle pas de ceux des pays développés, sont devenus des consommateurs acheteurs nets de nourriture, c'est-à-dire qu'ils ne produisent même plus de quoi nourrir la famille.

Ce n'est pas tellement difficile à comprendre. Allez dans n’importe quel village d'Afrique de l'ouest et vous verrez que tous les hommes et les femmes valides sont déjà partis à Dakar ou à travers le Sahara, etc. Ils sont à Dunkerque quelque part. Il reste les femmes enceintes, chargées d'enfants en bas âges, les vieillards, les handicapés, etc.

Non seulement, ils travaillent à la main sans aucun moyen tant soit peu efficace, mais en plus, il n'y a même plus la force de travail qui permettait de produire de quoi nourrir la famille. Donc, deux mois avant la nouvelle récolte, 3, 4, 6 mois quelquefois, ils sont acheteurs nets, c'est-à-dire qu'ils vont, à la période dite de soudure, être soumis au même traitement que les gens des villes, si les prix ont doublé ou triplé. Ils avaient déjà faim quand les prix étaient bas, mais quand les prix sont hauts, ils ont plus faim, sauf que ce n'est pas la même période de l'année.

Eux, on n'en parle pas, on ne les entend pas parce qu'ils sont dans les campagnes. On entend ceux qui sont dans les villes, qui ne sont pas loin des ministères des journalistes, etc. Il ne faut jamais perdre de vue cette situation de pauvreté massive et de pénurie alimentaire dont souffrent les pauvres de la planète, qui sont en grande majorité des agriculteurs et, si ce n'est pas des agriculteurs, ce sont des ex-agriculteurs poussés à l'exode dans les bidons-villes où règnent le chômage et les bas salaires.

La pauvreté se fabrique dans les campagnes. Elle se déverse et se reproduit un certain temps dans les villes et il est parfaitement clair que, quelles que soient les délocalisations de capitaux industriels ou autres, depuis 25 ou 30 ans que cela se fait, tous les investissements du monde dans l'industrie, les services, etc. n'arrivent pas à absorber les exclus de l'agriculture.

Le chômage augmente : il y a 2 milliards de paysans pauvres sur 3 milliards, mais il y a 1 milliard de pauvres qui sont des exclus de l'agriculture, pas réutilisés. On ne réglera ni le problème de la pauvreté ni le problème de l'emploi, si l'on continue de faire ce qu'il faut pour ruiner la majorité des paysans du monde.

Cela dit, il n'y a pas que les paysans pauvres des quatre coins du monde travaillant à la main sans moyens qui sont menacés par les politiques des 30 dernières années. Il y a aussi les agriculteurs familiaux, les plus performants du monde, américains, canadiens, australiens ou d'Europe occidentale.

Pourquoi ? Parce que la révolution agricole assez fantastique évoquée tout à l'heure a vu les meilleurs agriculteurs de vos régions céréalières qui cultivaient à la rigueur une dizaine d'hectares par travailleur avec des chevaux, en produisant une ou deux tonnes de rendement à l'hectare dans les années 45, 50 ou avant la guerre, produisant 10 à 20 tonnes par travailleur ; aujourd'hui, ils ont 100 hectares et ils arrivent à produire 8, 9, 10 tonnes par hectare, 1 000 tonnes par travailleur. C'est énorme.

Il y avait un écart de productivité de 10 tonnes pour l'agriculture mécanisée à traction animale, au lendemain de la guerre, contre 1 tonne pour les gens qui travaillaient à la main aux 4 coins du monde. Cela faisait 1 à 10.

Aujourd'hui, les plus nombreux, ce sont ceux qui travaillent à la main, sans aucun moyen excessif, qui produisent moins d'une tonne. Il y en a, au bas mot, 500 millions, ce qui fait 1 milliard de bouches à nourrir et, de l'autre côté, il y a 7, 8, 9 millions sur les 28 millions d'actifs agricoles qui disposent d'un tracteur, qui, eux, peuvent flirter avec les 50 hectares, 10 tonnes, 500 tonnes, les 100 hectares, 10 tonnes, 1000 tonnes.

Qu'est-ce qu'a donné cette fantastique révolution agricole ? Ce sont des gains de productivité énormes, mais aussi une baisse formidable des coûts de production. Les Américains exportaient à 600 € la tonne, en 47, 50. C'était, en gros, eux, les Canadiens, les Australiens, les plus productifs et les moins chers du monde. Ils avaient des excédents. Ils ont nourri les Américains jusqu'à plus fin. Ils ont nourri les poulets américains, les cochons américains, les vaches laitières américaines et ils avaient encore des excédents exportables, en quantité croissante, grâce à la révolution agricole et à des coûts de production décroissants.

600 € la tonne en 1950… Ils étaient à 200 € la tonne en 1972. Cette baisse des prix avait... Qui exporte ? Les plus productifs, les plus compétitifs, les moins chers. Le marché international, c'est 10, 15 pour cent de la production et de la consommation mondiale. C'est bien clair.

Nous, on se protégeait pour que nos agriculteurs gagnent leur vie, qu'ils puissent investir et se développer. On n'était pas les seuls. Toute l'Europe occidentale le faisait, sauf peut-être les Anglais, mais il y avait les Coréens, les Norvégiens, les Japonais. Pour développer une agriculture, il faut que ceux qui la pratiquent gagnent leur vie, puissent investir et développer leur production. On le savait par cœur et on savait le faire.

Mais il y avait des tas de pays qui ne se protégeaient pas, des pays colonisés ou ex-coloniaux ayant peu d'expérience ou ayant si peu d'importations qu'ils pensaient que cela n'aurait pas d'incidences. Ces pays-là, les importations bloquent leur production, favorisent l'exode et ils deviennent, petit à petit, importateurs de plus en plus massifs, alors que, nous, on était de moins en moins importateurs. Ceux qui ne se protégeaient pas étaient des importateurs de plus en plus importateurs, donc en dépendance alimentaire.

La production suit la demande solvable. La demande solvable augmente au rythme de la population mondiale. Ce n'est pas sorcier. Il n'y a pas d'explosion de la consommation, jamais, ni d'implosion totale de la consommation, sauf crise monumentale, comme celle des années 30. Cela augmente au rythme de la population, plus l’augmentation de consommation de produits animaux de la fraction qui s'enrichit assez pour y avoir accès.

Avant les années 50, 60, c'était nous. On mangeait de plus en plus de produits animaux et cela a plafonné dans les années 80. Aujourd'hui, c'est quelques classes moyennes dans les pays émergents. Aujourd'hui la population augmente à 1,35 pour cent par an, 80, 90 millions par an, et la consommation de viande et de produits animaux augmentait assez régulièrement dans quelques pays émergents, la Chine, l'Inde, etc. Pas pour tout le monde... mais pour une petite fraction de la population. Vous prenez l'Inde, révolution verte magnifique. Il n'empêche qu'il y a 210 millions de gens qui ont faim en Inde.

Si on fait une révolution verte très inégalitaire qui marginalise les paysans pauvres des régions difficiles, cela fabrique des paysans pauvres qui ne mangent pas à leur faim et, après, des chômeurs qui ne mangent pas à leur faim aux quatre coins des villes indiennes. Il faut faire attention.

Le développement de la production marchande ne règle pas le problème de la consommation des paysans pauvres et des chômeurs qui en résultent. Au contraire, peut-être même cela l’aggrave.

Donc, il faut faire attention de ne pas développer de manière inégalitaire une agriculture, de ne pas, par la baisse des prix résultant des gains des uns ou des autres, provoquer un exode qui va l'emporter sur les créations d'emplois dans les autres secteurs.

Or, c'est cela que l'on a fait : première vague dans les années 50, 70, mais explosion des prix en 1972. Les prix sont multipliés par trois et remontent à 600 € la tonne.

De 1975 à 2006, les prix sont redescendus de 600 € la tonne sur le plan international à moins de 100 € la tonne et forcément, cela décourage les investissements et la production de tout le monde, non seulement ceux des paysans pauvres d'Afrique et des quatre pays du monde, mais aussi ceux de nos propres agriculteurs ; et on a quelquefois des politiques qui, non contentes de favoriser le côté malthusien de la baisse des prix, y ajoutent des interdits : « Il ne faut plus utiliser ceci, cela, il faut faire des jachères… » Vous connaissez tous cela bien mieux que moi.

Résultat : on se retrouve avec des stocks de céréales en 2006 qui sont comme en 1971, 1972 tombés à moins de 15 pour cent de la production et de la consommation et les prix… repetitas... sont à nouveau multipliés par trois. On passe de 80 € la tonne, prix international 2005/2006 à peu près à 250 € la tonne.

Malheureusement, pour les vendeurs, cela ne dure même pas une campagne. Comment vont-ils en tirer profit ? Il n'y a que ceux qui avaient juste à vendre à ce moment-là qui en ont profité. Est-ce qu’ils vont faire des investissements à cause de cela, si cela ne dure qu'une campagne ? Sûrement pas, mais, d'un autre côté, cela va accroître les difficultés des paysans pauvres, consommateurs, acheteurs nets et des ex-paysans devenus chômeurs ou gagnant 1 $ aux quatre coins du monde.

Le marché international est le marché d'exportation des 10 ou 15 pour cent de producteurs les moins chers du monde. Qui sont-ils ? Ce sont ceux qui ont les meilleurs tracteurs, les meilleures terres du monde et les salaires les plus bas du monde. Ce n'est pas vous. Ce sont les gens qui défrichent l'Amazonie, la frontière agricole argentine, qui remettent en piste les kolkhozes en déshérence de l'Ukraine.

Si l’on veut vous rendre compétitif, vis-à-vis de ces personnes-là, il faudra que l'on vous donne les terres au même prix qu'ils les obtiennent, c'est-à-dire 4, 5 fois moins cher que les vôtres, au moment de la conquête, et il faudra que l'on vous paie 1, 2, 3, 4, voire, si on est gentil, 5 $ par jour.

Essayer de rendre compétitifs les agriculteurs américains par rapport à des gens qui choisissent les meilleures technologies, ils ont le choix... Il y a 50 ans d'expérience paysanne américaine, européenne, indienne, chinoise et autre. Ils peuvent choisir, ils achètent les meilleurs agronomes qui veulent bien se vendre pour faire cela. Il y en a même que j'ai formés. Je suis désolé, mais cela arrive ! Ce n'est pas forcément parce que je les ai formés que ce sont les meilleurs. Parmi ceux que j'ai formés, il y en a beaucoup qui ne voudraient pas faire cela, mais il y en a aussi qui peuvent vouloir le faire.

Ils vont avoir les meilleures terres du monde, le moins cher possible, des règles sociales pas possibles, des salaires qui sont 50, 60, 100 fois moindres que les vôtres et donc, ils vont produire du blé à moins de 50 € la tonne, alors que le meilleur agriculteur américain ne peut pas produire à moins de 100 € la tonne, que le meilleur d'entre vous ne produit pas à moins de 140, 150 € la tonne, que ceux qui n'ont pas la meilleure surface, etc., produisent à 250 € la tonne et que le paysan d'Afrique qui produit une tonne à tout casser, si vous voulez qu'il ait 2 € par jour, ce qui fait 1 € par jour par bouche à nourrir, il faut que la tonne lui soit payée 750 €, même si vous ne comptez pas l'amortissement de sa daba, de la machette et de son bâton fouisseur.

C'est insensé de mettre en compétition des structures historiques, héritées bonant malant de 1000 ans d'histoire agricole. On ne va pas remonter à 10 000. Cela n'a pas de sens. Cela veut dire que l'on décide clairement de détruire les paysans de culture manuelle d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie, de les mettre en difficulté quand les subventions auront cessé, parce qu'il y en a qui croient vraiment qu'ils vont pouvoir supprimer les subventions comme cela. S'ils les suppriment et qu'ils vous soumettent à des gens dont les coûts de production sont la moitié des vôtres, il faut qu'ils sachent qu'ils vous suppriment aussi. Or, on n'a déjà pas assez d'agriculteurs. La preuve, des régions entières un peu difficiles, un peu accidentées sont déjà vidées de toute population. Il va falloir payer des gendarmes et des cantonniers pour vous remplacer. On en est là !

Vous avez besoin soit de subventions, mais il faut faire attention, soit de prix qui correspondent à vos coûts de production, vos coûts de production des régions les plus difficiles et, si c'est trop cher, on fera progressivement et, si ceux des régions faciles gagnent trop d'argent, alors on leur mettra beaucoup d'impôts. Alors, au lieu de vider les caisses de la Communauté européenne, on va les remplir, mais à condition de payer votre travail à son prix. C’est cela la vraie question.

Il faut faire la même chose en Afrique, c'est-à-dire que, l'Europe, au lieu d'être un anti-modèle de ce qu'il faut faire, ce qu'elle est devenue…. Ce n'est pas l'Europe qui est en cause. Ce sont les deux tiers de ministres de l'agriculture qui s'alignent sur l'Angleterre. Ce n'est pas le tiers qui s'aligne sur la France, l'Italie la Belgique. C'est cela la vraie question. Hervé Gaymard nous l’a dit, François Bayrou le sait mieux que d'autres. « Je suis d'accord avec vous », disait-il à la commission qu'il avait constituée ; mais le problème est que, quand j'arrive à Bruxelles, j'ai 4 ou 5 alliés.

La vraie question, c'est peut-être de profiter de la crise, parce que la crise générale dans laquelle on est a pour origine la crise agricole. N'oubliez pas cela. Si vous abaissez les prix des matières premières agricoles, si vous avez 1 milliard de chômeurs, si vous avez 1 milliard de personnes qui gagnent un ou deux dollars par jour, vous faites baisser le pouvoir d'achat de la moitié de la population mondiale. Donc, vous avez une demande globale en produits agricoles, mais aussi en produits industriels et services dérisoire.

Le pouvoir d'achat des 3 milliards de personnes les plus pauvres de la planète que l'on vient d'énumérer, ce n'est rien, sauf que, pendant ce temps-là, vous accumulez davantage d'épargne, davantage de capital financier et celui qui les accumule ne peut pas s'investir dans la production de biens industriels et de services, donc, il s'investit dans la spéculation, ce qui renchérit toutes les marchandises et qui abaissent encore le pouvoir d'achat des personnes. En faisant cela, il menace tout le capitalisme.

J'ai dit, la première fois que j'ai rencontré François Bayrou, que le capitalisme n'a pas besoin de la crise, de la pauvreté et de la guerre. Il a besoin de la paix et de la prospérité. Je répète, mais à condition de le gérer pour que ce soit bien la paix et la prospérité qui soient le résultat de son activité et pas l'inverse. Si l'on gère mal le capitalisme, il conduit tout droit à la crise et, éventuellement, à des conflits en tous genres, mais je ne vais pas insister là-dessus. Je ne suis pas là pour vous faire peur.



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