Joel Limouzin, président de la FRSEA, (fédération régionale des syndicats d'exploitants agricoles Ouest), membre du Conseil économique et social régional des Pays de la Loire, intervient lors de la deuxième table-ronde de la Convention sur le thème "Quel projet agricole européen face à l'enjeu alimentaire mondial ?".
- Bonjour à toutes et à tous. Derrière le plaidoyer de M. Mazoyer, c'est toujours un peu
compliqué. Simplement, pour essayer d'aller à l'essentiel sur les points majeurs que je voulais
évoquer : je suis d'abord agriculteur avant d'être responsable agricole et, parce que cela vous
permettra aussi de comprendre mes préoccupations sur l'ensemble des productions, je suis
agriculteur en GAEC, à cinq associés, 4 frères et mon fils, depuis un an, sur une exploitation qui
fait du lait, de la viande bovine et du porc, avec des céréales autoconsommées sur l'exploitation.
Cela permet de donner du contexte parce que, quand on voit le débat que Mme Gourault a évoqué
tout à l'heure, cela peut permettre de comprendre.
Pour essayer de donner les points majeurs qui m’étaient demandé sur les orientations,
je voudrais donner 2 ou 3 chiffres préalablement. On va avoir des enjeux majeurs et l'élection
européenne au mois de juin tombe à point nommé par rapport à ce qui va se passer en 2010, par
rapport au budget, mais aussi pour définir quelle politique agricole nous voulons sur la période
2013/2020. C'est un enjeu majeur et, donc, il ne faut pas louper le coche.
En parallèle, il y a l'organisation mondiale du commerce qui, aujourd'hui, revient
inlassablement. On a évité le pire au mois de juillet dernier, parce qu'il y a eu toute la
détermination politique avec l'appui de la FNSEA. Je le dis au passage. Le monde politique a fait
son travail au niveau national et européen, mais au niveau national, pour ne pas avoir un accord
pour sacrifier l'agriculture. Je tiens à le dire ici, parce que véritablement on serait passé dans
un schéma où la politique agricole ne voulait plus rien dire derrière.
Sur la PAC, j'oserais l'appeler aujourd'hui politique agricole alimentaire et territoriale
commune. Si je prends ces deux termes supplémentaires par rapport à la politique agricole, par
rapport à ce que vient d'évoquer M. Mazoyer, l'aspect alimentaire est déterminant pour avoir une
protection de toutes les agricultures du monde. Ce n'est pas pour aller envahir par l'exportation
de nos produits agricoles y compris européens vers les autres et, a fortiori, par des importations
qui viendraient de l'extérieur à des prix défiant toute concurrence.
Notre ambition en tant qu'agriculteur est justement de permettre à toutes les contrées du
monde de pouvoir produire chez elles et, donc, par rapport à ce qui vient d'être dit, élever leur
niveau de vie, d'être des gens qui peuvent devenir solvables, commercer et, surtout, faire face à
la sous-alimentation. Cela me paraît déterminant aujourd'hui.
Pour revenir à la PAC, son budget est souvent décrié, en disant : « La PAC, c'est 50 pour
cent quasiment, à peine maintenant, du budget de l'Europe", sauf que c'est une des seules
politiques communes. Il faut le dire. J'entendais mes collègues pêcheurs tout à l'heure. Nous avons
beaucoup de similitudes sur les quotas, sur l'aspect de régulation. Dans le même temps, cela
représente le budget de l'agriculture, 0,4 pour cent du PIB, cela coûte 100 € - et je
voudrais que vous reteniez ce chiffre - par an et par habitant au niveau européen pour avoir une
alimentation en quantité et en qualité gustative et sanitaire suffisantes. On l'oublie trop
facilement.
Si je dis cela au passage c'est que nous avons vécu des crises sanitaires : l'ESB appelée
communément la vache folle, la grippe aviaire. Si nous n'avions pas eu une vraie performance
sanitaire au moins dans notre pays, un peu moins sur un plan européen, ce qui s'est passé avec la
fièvre aphteuse, il y a quelques années en Grande-Bretagne, avec tous les effets que l'on a pu
avoir du côté de la Mayenne… Cela démontre que, quand on veut complètement libéraliser des
systèmes et notamment sanitaires on a ce que l'on mérite, à savoir que c'est la débandade. Il faut
à tout prix avoir un vrai dispositif pour l'aspect sanitaire et de sécurité.
Ce qui va se passer dans les jours qui viennent, cela va être une décision du ministre de
l'agriculture française qui va remettre sa copie à Bruxelles pour le rééquilibrage des aides et les
choix qui ont été définis.
Certes, Madame, tout le monde n'est pas satisfait, mais on se devait de bouger les lignes,
pour reprendre une expression célèbre, et de permettre à des secteurs d'activité qui ont été mis à
mal pendant des années et des années de pouvoir refaire surface. Je parle du mouton, en particulier
des zones difficiles en montagne, mais ce n'est pas parce qu'on va mettre des aides supplémentaires
qu'il ne faut pas se poser la question en matière d'organisation de marché, parce que cela, c'est
l'enjeu déterminant.
Le grief que nous pouvons faire aujourd'hui, c'est justement, de par la décision de la
Commission européenne… J'espère que, demain, avec le système de codécision, cela va permettre
que le politique reprenne la main sur le système d'organisation des marchés.
Ce que nous avons besoin aujourd'hui, c'est d'avoir une Europe qui accepte une régulation des
marchés et non pas dire comme Mme Fischer-Boel, commissaire à l'agriculture, s’évertue de
dire depuis des mois et des mois, qui a persisté depuis l'accord du mois de novembre : « Le marché,
le marché, rien que le marché. » Ce n'est pas tenable dans ce genre de situation, si l'on ne met
pas en parallèle des systèmes de régulation.
Ces systèmes de régulation, nous les avions par le passé, avec des systèmes d'intervention,
des systèmes de mise en stock et des prix minimum qui pouvaient être contestés, mais qui avait
notamment permis sur le secteur laitier d'avoir bonant malant durant toutes ces années un prix
relativement stable.
C'est ce qui a permis à toute l'agriculture d'avoir la compétitivité qu'elle a aujourd'hui,
mais depuis quelques mois, et cela a commencé depuis un ou deux ans, on a commencé à supprimer tous
les systèmes de régulation et notamment l'élément plus majeur, c'est la fin des quotas laitiers.
Je me suis installé en 1982, 1984, mise en place des quotas laitiers. J'avais un projet avec
mon frère, celui de me développer en production laitière. On a été stoppé net. On est donc parti
sur autre chose, la production porcine et, quand on connaît la situation de la production porcine
aujourd'hui, oui, on est dans une situation... Quand j'entendais les pêcheurs tout à l'heure…
Délicate, voire très fragile avec des systèmes de découvert parce qu'on n'a plus de système de
régulation.
J'en appelle vraiment à l'ensemble des politiques que l'on ait bien sûr la possibilité, si
les pouvoirs publics veulent se désengager, dont acte, mais au moins de grâce, donner la
possibilité à la profession de s'organiser dans un cadre interprofessionnel, production par
production, sur un plan national et, je dirais même plus, sur un plan européen, parce que,
aujourd'hui, il n'y a que la France qui parle d'interprofession.
L'interprofession, c'est quoi ? C'est arrivé à organiser et mettre en place une production en
fonction d'un marché et produire en fonction du marché pour avoir des prix rémunérateurs aux
producteurs.
On est passé par un système des aides qui était un système directement lié aux prix. Même les
agriculteurs ne s'en rendaient pas compte jusqu'en 1992, 1992 où on a eu la rupture, où on a
distingué le prix payé producteur et les aides directes versées à l'agriculteur.
Là, l'opinion publique s'est aperçue que l'on donnait des subventions aux agriculteurs pour
reprendre l'expression alors que je rappelle que c'était à l’époque des aides compensatoires
à une baisse des prix parce qu'on était passé d'un prix en francs, à l'époque, qui était à 120, 130
F du quintal, d'un coup d'un seul, à 60 F du quintal.
Il a été mis en place des systèmes d'aides directes, mais il est vrai que le monde céréalier,
pendant les 2 ou 3 années qui ont suivi, s’est retrouvé avec des prix et un marché tout à
fait porteur et qui a cumulé et les aides et les prix parce qu'on avait des prix qui étaient
nettement supérieurs, qui étaient quasiment restés à 120 F du quintal. Quand vous rajoutiez le
différentiel, c'était tout bénéfice que d'autres productions n'ont pas pu bénéficier.
Ce qui me paraît indispensable aujourd'hui, pour être très court, Madame, c'est :
premièrement, avoir un système de régulation des marchés, deuxièmement, avoir un budget. Là, j'en
appelle à tous ceux qui seront élus, la PAC a besoin d'un budget et cela se passe en 2010. Ce ne
sont pas les commissaires qui doivent décider, c'est bien le Parlement qui doit décider, et
j'espère que l'on ira vers cette orientation-là. Il faut donc toute la détermination pour avoir une
véritable politique agricole commune qui permettra aussi de se dire : qu'est-ce que l'on veut comme
agriculture sur la période 2013 / 2020 ?
J'en termine sur le fait que, quand on voit toute la crise financière que nous vivons depuis
quelques mois, il y a un secteur qui aujourd'hui tire son épingle du jeu dont on ne parle pas dans
les médias en matière de crise, c'est le secteur agroalimentaire, parce qu'il faut bien que les
gens se nourrissent et ce secteur-là au moins a aujourd'hui avec une économie réelle et non
virtuelle.