Bastien Gibert, Conseiller au Momagri (Mouvement pour une organisation mondiale de l'agriculture), intervient lors de la deuxième table-ronde de la Convention sur le thème "Quel projet agricole européen face à l'enjeu alimentaire mondial ?".
- Je voudrais vous remercier de m'avoir invité à participer à cette journée très riche.
Vous avez souligné, par vos diverses interventions, une question essentielle, celle de la
régulation. Il y a 5 ans, c’était encore un vilain mot, un gros mot. Aujourd'hui, cela
revient malheureusement à la mode, grâce à la crise financière.
Pourquoi a-t-on mis en place pendant des générations des mécanismes de régulation et
pourquoi, aujourd'hui, les enceintes internationales abandonnent-elles, petit à petit, ces
mécanismes ? La question du « pourquoi » est essentielle, parce qu'elle conditionne absolument
toutes les décisions prises aujourd'hui, au niveau de vos exploitations et au niveau national,
voire même européen.
Je voudrais vous dire deux petites choses. Aujourd'hui, les problématiques agricoles
internationales sont affectées par deux dynamiques.
La première est une dynamique que l'on peut caractériser de verticale. Les décisions que l'on
prend aujourd'hui au niveau de son exploitation dépendent directement des décisions prises au
niveau national qui, elles-mêmes, dépendent de plus en plus des décisions prises au niveau européen
à Bruxelles, avec la réforme de la PAC programmée en 2013 qui, elles-mêmes, dépendent de plus en
plus des décisions dans l'impasse, il faut le souligner, prises au niveau international, au sein de
l'OMC. C'est un premier fait. On a une marge de manœuvre de plus en plus étroite.
La seconde est que l'agriculture est un secteur stratégique. La crise alimentaire de 2007
l’a brutalement rappelé. Pourtant, on ne cesse de mettre en avant les problématiques
économiques liées à l'agriculture.
L'agriculture, c'est la production de produits alimentaires ou non alimentaires. Il y a tout
un autre aspect de l'agriculture qui est sa dimension stratégique, en termes de sécurité
alimentaire, de préservation de l'environnement et de développement des pays les moins avancés.
Force est de constater qu'aujourd'hui les institutions internationales ne prennent absolument
pas en compte ni la dimension stratégique de l'agriculture, Olivier de Schutter, le rapporteur
spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, l'a récemment rappelé en affirmant que la
politique menée par l'OMC, en matière de libéralisation affectera la sécurité alimentaire au niveau
international. Il démontre bien que la stratégie de l'OMC affectera la stratégie menée par la FAO
et la plupart des institutions internationales.
On s'aperçoit également que les institutions internationales ne prennent pas en compte les
spécificités de l'agriculture. Finalement, elles mettent en place des politiques économiques sans
savoir où il faut aller puisqu'elles négligent la dimension stratégique de l'agriculture et se
basent sur un constat erroné, puisqu'elles considèrent que l'agriculture n'est pas exposée à tant
de risques que cela.
Les rares risques, ce sont ceux d'ordre climatique qui pourront être mutualisés, si on
libéralise les marchés.
Comme vous l'avez cité, Monsieur Mazoyer, le souci est que l'agriculture, c'est beaucoup plus
compliqué et les divers risques, auxquels sont exposés les agriculteurs, voire même les États
puisque, dorénavant, les risques d'embargo et les risques géopolitiques liés aux matières premières
et plus principalement agricoles sont réels, menacent directement la pérennité des exploitations et
affectent en grande partie la volatilité des cours.
Or cela on s'en est aperçu. On a étudié la manière dont les institutions internationales
prenaient leurs décisions.
Vous avez souvent entendu des chiffres avancés par Pascal Lamy, en 2006 : si on libéralise
les échanges, cela va faire 850 milliards de gains pour la communauté internationale. En 2007,
c'était 350 milliards et, là, récemment, c'est 150 milliards.
On s'est dit : d'accord, comment sont-ils répartis ? On ne sait pas à qui ils vont
bénéficier. On s'est dit : d'où vient ce chiffre ? Qui l'a mis en avant ? On s'est aperçu qu'il se
basait sur des modèles économiques qui sont des sortes de maquette de la réalité qui à l'aide
d'équations mathématiques détaillent le fonctionnement des marchés agricoles et la manière dont
pourrait être affectées les grandes variables économiques sur les marchés, principalement, les prix
et les quantités en fonction de différents scénarii de politique économique.
On s'est aperçu que ces modèles-là négligeaient totalement les spécificités de l'agriculture.
Je vais vous en citer quelques-uns. Ils considèrent, par exemple, que, si le prix d'un bien est
divisé par deux, un individu va manger deux fois plus. C'est une honte, sachant qu'aujourd'hui il y
a plus d'un milliard d'individus qui ne mangent pas à leur faim. Ils considèrent que tous les
consommateurs du monde sont identiques dans leurs préférences et leur pouvoir d'achat.
Ils ne peuvent absolument pas fournir de conclusion, en termes de qui sera le gagnant et le
perdant de la libéralisation qui est pourtant la question que tout le monde se pose et il faut y
répondre.
La dernière : ils considèrent qu'en agriculture, l'offre s'ajuste automatiquement à la
demande ce qui est une aberration.
Par toutes ces spécificités-là, ils affirment que la volatilité des prix agricoles est
conjoncturelle et que, demain, si on libéralise, ce sera stable et cela passera à la hausse.
À l'OMC, c'est ce que Pascal Lamy affirme et, plus récemment, Michel Barnier, qui a fondé
cette réforme Barnier, aujourd'hui, beaucoup décriée, de réallocation des aides sur la base que les
prix des produits céréaliers ne fluctueront plus demain et seront légèrement orientés à la hausse,
ce qui lui permettait de dire que l'on peut dégager des subventions pour les donner à ceux qui en
ont réellement besoin.
Le gros problème est que l'on a construit un modèle alternatif qui modélise les spécificités
de l'agriculture et la dimension stratégique de l'agriculture. On a modélisé les anticipations des
agriculteurs qui, dans leur comportement d'entrepreneurs, ne savent pas, à l'instant où ils
décident de produire, quelles quantités ils obtiendront, la qualité et, surtout, les prix auxquels
ils pourront vendre leur production. Déjà, il y a un aléa majeur.
Deuxièmement, avec la financiarisation progressive de l'agriculture, on assiste à des
va-et-vient de mouvements spéculatifs qui sont le plus souvent de la spéculation pure, sans
opération de couverture derrière qui gênèrent des bruits blancs sur les marchés et une très forte
volatilité des cours.
On a vu que la baisse des stocks a expliqué grandement l'envolée des prix en 2007 et 2008,
mais on a également vu, sur ces marchés, depuis 2004, une présence de plus en plus accrue des
spéculateurs qui interviennent dans un but uniquement de court terme, de profitabilité.
On a décidé de modéliser, au sein du modèle Momagri, le comportement des spéculateurs qui
interviennent sur les marchés à termes. Dès lors que l'on prend en compte toutes ces spécificités
de l'agriculture que vous observez dans votre vie de tous les jours, on arrive à des résultats bien
différents de ceux qui sont vantés aux niveaux national et international.
Les conclusions auxquelles on avait abouti, l'année dernière au mois de mars, avant que les
prix chutent, c'est que les prix dans le court terme allaient très probablement chuter. Tout le
monde disait à l'époque : "Non, les prix vont continuer à croître parce qu'il y a une demande
tellement insolvable que cela va tirer les prix vers le haut" et les prix se sont complètement
effondrés, comme nous l'avions dit 4 mois avant.
Là, les politiques et la plupart des experts se sont mis à nous écouter avec beaucoup plus
d'attention. Nous avons amélioré le modèle et les derniers résultats que l'on a obtenus parlent
d'eux-mêmes : en cas de libéralisation des échanges tels que les scénarii sont envisagés à l'OMC,
on obtiendra une volatilité accrue des cours pour tous les produits agricoles, des céréales, en
passant par la viande bovine et un trend baissier sur les 10 prochaines années.
Parallèlement, on s'est aussi intéressé à la question de qui sont les véritables gagnants et
perdants de la libéralisation. On a obtenu des résultats absolument incroyables. On a démontré que
les grands perdants étaient les pays les moins avancés, essentiellement les pays d'Afrique, qui
verraient une évolution de leur chiffre d'affaires baisser de 60 pour cent dans les 10 prochaines
années.
La Chine et l'Inde, qui sont des pays importateurs, membres du G20 au sein de l'OMC,
verraient une chute de leur chiffre d'affaires de 30 à 40 pour cent. L'Inde serait à moins 40 pour
cent. On peut expliquer ainsi sa position, en juillet dernier, de stopper les négociations, en
utilisant le mécanisme clause de sauvegarde.
Pour les pays les plus développés, en particulier l'Union européenne et les États-Unis, on a
une très forte volatilité du chiffre d'affaires, mais autour d'une moyenne à peu près sensible sur
la période 2001/2006.
Grâce au maintien du système de régulation, soutien, subventions, les chiffres d'affaires des
agriculteurs sont maintenus. C'est une première chose.
Finalement, que démontre-t-on ? On démontre la question essentielle qui est : pourquoi est-ce
qu'aujourd'hui on dérégule, alors que, pendant 30 ans, comme le disait Frédéric Descrozaille, on
s'est battu pour construire une tour absolument magnifique qui permet à tous les consommateurs
d'Europe d'avoir une agriculture saine et productive ? C'est parce que les bureaucrates et
technocrates fondent leurs décisions sur une réalité totalement virtuelle qui ne correspond plus
aux enjeux d'aujourd'hui. Sur cette base, ils prennent forcément des décisions erronées et, plus
ils continuent de se baser sur ces modèles, plus les décisions sont lourdes de conséquence. C'est
pour cela que l'on dit souvent que Pascal Lamy continue d'avancer, à vive allure, dans un
brouillard de plus en plus épais, malheureusement.
Sur la base de ce constat, on ne s'est pas arrêté. On a réussi à démontrer, pour la première
fois, que la régulation des marchés était quelque chose de très important, mais une fois que l'on a
démontré que les simples forces du marché ne permettaient pas d'atteindre les enjeux stratégiques
et économiques qui sont ceux de l'agriculture, la question est : que fait-on ? Quelle politique
économique met-on en place ?
Les interventions de M. Limouzin et de M. Mazoyer vont quasiment dans cette ligne-là. On ne
peut plus aujourd'hui raisonner uniquement à partir de problématiques nationales. Les
problématiques nationales font partie de problématiques européennes qui, elles-mêmes font partie de
problématiques internationales. C'est uniquement par une approche intégrée verticalement et
horizontalement que l'on arrivera à s'en sortir. C'est pour cela que la réforme de la PAC doit
s'inscrire dans une perspective plus globale.
Aujourd'hui, par exemple, les Américains ne réforment pas leurs farm bill. Pourquoi ? Parce
que le cap stratégique donné par la communauté internationale est flou. On ne sait pas où on doit
aller. Ils ne vont pas réformer leur politique, sachant qu'ils pourront encore la réformer dans
l'autre sens dans trois ans.
La Commission européenne est peut-être beaucoup plus optimiste sur les intentions pourtant
floues de l'OMC et cherche, via le bilan de santé de la PAC, à s'orienter plus vers le marché,
alors que l'on sait aujourd'hui que les dangers viennent de là et que les marchés agricoles sont,
par nature, défaillants et qu'il faut les réguler.
L'idée que l'on propose chez Momagri, c'est d'établir et de promouvoir une politique agricole
et alimentaire internationale - parce qu'on ne peut pas dissocier les problématiques agricoles des
problématiques alimentaires - que l'on puisse décliner régionalement parce que, tant l'on ne mettra
pas en place des mécanismes de politique économique compatibles entre les régions, on aboutira, de
toute façon, à une situation d'impasse qui sera de plus en plus exacerbée par les tensions en
termes de sécurité alimentaire et de progression de la famine.
Les idées que l'on propose très brièvement sont : de promouvoir, à l’image de ce qui
avait été constitué dans les années 70 pour la finance avec le système monétaire international, une
sorte de fluctuation des prix agricoles que l'on tolère au sein d'un seuil plancher et plafond,
défini par consensus international et par grandes zones homogènes.
Dès que les prix dépassent ces seuils planchers ou plafonds, il y a possibilité de mettre en
place des mécanismes de régulation sur les marchés physiques par des opérations de stockage,
déstockage, mais également des opérations sur les marchés à terme par justement des actions
gouvernementales ou des actions privées et après, mettre en place également un conseil de sécurité
alimentaire mondial chargé d'évaluer la nécessité et le moment opportun pour réguler au mieux les
marchés agricoles internationaux.
Je trouve la remise en cause des modèlisations utilisées par l'OMC, l'OCDE et les ultra
libéraux européens trés intéressante et surtout trés importante. Ce n'est qu'avec des arguments
scientifiques et économiques qui s'avèreront plus probants que ceux déjà utilisés pour prôner la
dérégulation des marchés agricoles que l'on pourra convertir les allemands et les pays du nord de
l'Europe à la défense de la PAC et de marchés agricoles protégés spécifiques à travers le monde. Je
reste plus pessimiste pour l'Angleterre pour qui la PAC ruine l'Europe depuis toujours au point de
l'empêcher d'avoir d'autres politiques intégrées comme celles de l'éducation ou de la recherche.
Pour les anglais, les agriculteurs sont des assistés. Pour des raisons qui m'échappent, aucun
politique ni aucun journal, n'a cru bon de leur expliquer l'intérêt de protéger leur propre
agriculture, probablemant parce que la nouvelle zélande, ou d'autres régions du commonwealth, se
sont chargés de les nourrir avant l'Europe et qu'ils entretiennent avec leurs colonies de
peuplement plus de proximité qu'avec leurs ancêtres du continent. Bref, il faudrait un énorme
travail pédagogique au Royaume Uni pour leur faire comprendre l'importance et l'intérêt de la PAC
qui pour l'instant leur semble une dépense à fonds perdus. Je pense que mêmes les agriculteurs
américains, douchés par quelques expériences OGM, sont mûrs pour avoir une vision identique pour
leur propre marché. La révolution des points de vue devra être mondiale si nous voulons
rééquilibrer le monde. Notre lobbying pour la défense des exploitations familiales en France
(valable pour d'autres territoires européens) ne sera pas efficace sans l'apport de ces arguments
de modélisation. Il faut aussi les agréger aux arguments écologiques, aux problèmes de dégradation
des sols par ex, pour affiner les modèles et devenir incontournables.
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importance de ces modélisations
Posté par : coolfifi | 28 mai 2009 17:25Je trouve la remise en cause des modèlisations utilisées par l'OMC, l'OCDE et les ultra libéraux européens trés intéressante et surtout trés importante. Ce n'est qu'avec des arguments scientifiques et économiques qui s'avèreront plus probants que ceux déjà utilisés pour prôner la dérégulation des marchés agricoles que l'on pourra convertir les allemands et les pays du nord de l'Europe à la défense de la PAC et de marchés agricoles protégés spécifiques à travers le monde. Je reste plus pessimiste pour l'Angleterre pour qui la PAC ruine l'Europe depuis toujours au point de l'empêcher d'avoir d'autres politiques intégrées comme celles de l'éducation ou de la recherche. Pour les anglais, les agriculteurs sont des assistés. Pour des raisons qui m'échappent, aucun politique ni aucun journal, n'a cru bon de leur expliquer l'intérêt de protéger leur propre agriculture, probablemant parce que la nouvelle zélande, ou d'autres régions du commonwealth, se sont chargés de les nourrir avant l'Europe et qu'ils entretiennent avec leurs colonies de peuplement plus de proximité qu'avec leurs ancêtres du continent. Bref, il faudrait un énorme travail pédagogique au Royaume Uni pour leur faire comprendre l'importance et l'intérêt de la PAC qui pour l'instant leur semble une dépense à fonds perdus. Je pense que mêmes les agriculteurs américains, douchés par quelques expériences OGM, sont mûrs pour avoir une vision identique pour leur propre marché. La révolution des points de vue devra être mondiale si nous voulons rééquilibrer le monde. Notre lobbying pour la défense des exploitations familiales en France (valable pour d'autres territoires européens) ne sera pas efficace sans l'apport de ces arguments de modélisation. Il faut aussi les agréger aux arguments écologiques, aux problèmes de dégradation des sols par ex, pour affiner les modèles et devenir incontournables.