Christian Stoffaës, professeur d'économie à l'Université Paris 2 Panthéon-Assas, président d'"Initiatives pour les services d'utilité publique en Europe", intervient lors de la deuxième table-ronde de la Convention sur le thème "Quel modèle de services publics en France et en Europe ?".
- Un mot n'a pas encore été prononcé, alors que c’est pourtant un sujet de grande
actualité, c'est celui de crise.
On m'a proposé de vous parler des services publics, des territoires et de l'Europe, sujet sur
lequel, j'ai beaucoup travaillé. J'ai été, pendant une quinzaine d'années, haut fonctionnaire au
ministère de l'industrie, puis à Électricité de France. Je me suis beaucoup intéressé à l'impact,
au choc de la construction européenne sur le modèle français de services publics. Je suis
particulièrement intéressé par les services publics industriels, mais il y a évidemment également
les services sociaux, sujet dont on a beaucoup parlé.
L'Europe, c'est un peu « Dr Jekyll et Mr Hyde », car l'Europe, c'est la concurrence, la
dérégulation, c'est-à-dire la fin des bureaux de poste ruraux. Comme vous le savez, au niveau des
chemins de fer, on a supprimé beaucoup de gares et de lignes à cause de la concurrence routière.
C'est donc la mutation et, bien entendu, les territoires un peu enclavés, périphériques souffrent.
L'Europe, c'est aussi la croissance économique, la politique agricole commune, les fonds
structurels dont les régions enclavées bénéficient beaucoup. C'est un ensemble assez complexe.
Par rapport à la crise, n'attendez pas que je vous dise ce qui va se passer. Je ne le sais
pas. Je me souviens que François Bayrou m'a téléphoné, au mois de juillet 2007, pour me dire : "Il
y a un krach à Wall Street avec Bear Stearns - c'était le début de la crise -, que faut-il en
penser ?". J'ai répondu que je ne savais pas et il m'a dit : "C’est probablement la fin des
années de folie financière".
Ce qui est sûr en tout cas, c'est que l'on s'est trompé depuis deux ans, car on a sous-estimé
l'ampleur de la crise. Toutes les semaines, on a des éléments nouveaux tout à fait surprenants qui
arrivent. Il ne se passe pas de semaines sans que l'on annonce des fermetures d'usine, des
faillites d’entreprises, des licenciements massifs.
La sidérurgie Lorraine est en train d'être rayée de la carte, alors que c'est un sujet sur
lequel la France a dépensé beaucoup d'argent depuis fort longtemps. On est en train de fermer les
usines lorraines. Il n'y aura plus de sidérurgie en Lorraine, dans quelques mois. C'est cela la
crise.
Quel impact sur nos sujets ? L'Europe, c'est un bouclier. Heureusement que l'on a l'euro.
Sinon, ce serait bien pire. L'Europe, cela aurait pu être des plans de relance coordonnés, mais il
n'y a pas eu de vraie coopération. Il y a eu une coexistence de plans nationaux, en réalité assez
modestes, aussi bien du côté de l'Allemagne, de la France que d'autres, ce qui veut dire qu'il
faudra peut-être en refaire d'autres. L'Europe n'a pas forcément donné tout ce qu'elle aurait pu
face à la crise.
La crise pour les régions rurales et isolées, c'est tout de même assez grave, car, quand il y
a une crise, ce sont les périphériques qui souffrent le plus. Le centre souffre, mais la périphérie
beaucoup plus. Il faut faire attention.
Si l'on n'a pas prononcé le mot "crise" ici, c'est peut-être parce que vous ne la sentez pas
encore, mais...
La salle. - Si !
Christian STOFFAËS. - Alors, pourquoi n'en parlons-nous pas ? Parlons-en.
Parlons concrètement. Les prix agricoles baissent, en période de crise. Rappelez-vous « Les
raisins de la colère ». L'image symbolique de la grande dépression, c'est-à-dire celle des fermiers
de l'Oklahoma chassés de leurs fermes saisies par les banques et obligés de partir sur les routes.
Les années 30, c'était la fin de la paysannerie et la naissance de l'agriculture moderne.
Concernant l'immobilier et le foncier, sur le foncier, il n'y a pas beaucoup d'impacts, mais
sur l'immobilier, il y en a de colossaux. Les prix de l'immobilier vont baisser de moitié par
rapport aux sommets qu'ils ont atteints à la fin de ces dernières années.
Nous allons sortir de cette crise avec un monde transformé. Il y a la crise conjoncturelle,
mais le monde nouveau se prépare. Ce sont les raisins de la colère, mais également le retour à la
terre. Aujourd'hui, dans les débats, beaucoup de marques ont porté sur la qualité de vie, la vie
plus douce, le changement, la croissance sobre. On appelle cela « développement durable ». C'est un
mot un peu savant, mais on peut aussi parler simplement de la campagne. C'est très concret.
On va certainement sortir avec un modèle complètement transformé, dans lequel le rural aura
une carte à jouer, mais je ne sais pas laquelle. Je pose simplement des questions. Je dis : "Voilà
quelles sont les pistes nouvelles qui sont en train de s'ouvrir".
Nous avons également une crise politico-idéologique. Je crois que l'on n'a pas suffisamment
mis l'accent sur le fait que ce qui caractérise cette crise, c'est le fait qu'il s'agit d'une crise
financière extrêmement grave. On n'a pas connu cela depuis 1929. Cette année, on va avoir une
croissance fortement négative avec moins 5 pour cent de croissance un peu partout dans le monde. En
France, on n'ose pas tout à fait le dire, mais on n'est pas loin.
Il y a également une rupture politique majeure aux États-Unis. Les États-Unis, on se dit que
ce n'est pas nous. C'est vrai, mais, en fait, nous sommes très influencés par ce qui s'y passe. La
politique mondiale se joue aux États-Unis, depuis un siècle. Rappelez-vous Ronald Reagan. Ce n'est
pas nous, mais il n'empêche que, la dérégulation, la concurrence, l'ultralibéralisme, c'est cela.
Rappelez-vous George Bush, Kennedy, Roosevelt. Nous sommes influencés par ce qui se passe là-bas.
Or, aux États-Unis, c'est un climat de rupture, de guerre civile, de chasse aux sorcières
contre les banquiers de Wall Street. En quelques semaines, l'administration Obama a créé 12 pour
cent de déficit budgétaire. C'est une révolution qui est en train de se préparer.
À mon avis, cela a des conséquences sur nos façons de voir. Nous sommes en train de vivre la
fin d'un cycle politico-idéologique. Depuis un quart de siècle, on a vécu sur les idées
ultralibérales venues notamment des États-Unis. Cela s'est effondré. C'est discrédité. Cependant,
ce n'est pas la fin du capitalisme. Je remarque d'ailleurs que personne ne réclame le retour au
communisme, à la planification centralisée, etc. Ce n'est même pas le travail du socialisme. C'est
autre chose. C'est le discrédit, non pas du libéralisme, mais des excès de la finance. Ce n'est pas
pareil.
Il y a un nouveau modèle à inventer et je crois que, quelque part, on nous attend dans le
monde entier, nous, la vieille France, la France républicaine que l'on a pu décrire un peu comme la
dernière « Union soviétique », ces dernières années. Rappelez-vous, on nous traînait dans la
boue…
Cela se passe plutôt moins mal en France qu'ailleurs, car on a un matelas social, l'État
providence, l'aménagement du territoire, les services publics. Nous avons des concepts d'égalité de
traitement, des concepts républicains.
Nous sommes attendus et nous devons donc être fiers de nous-mêmes. Il y a quelque chose à
inventer qui, selon moi, tourne beaucoup autour du terme humain. Ce n'est pas le terme socialisme
qui va revenir et, encore moins, celui de communisme. Vous avez un risque populiste. Aux
États-Unis, il y a véritablement une vague de populisme, un climat de chasse aux sorcières, nation
d'exorcistes. Le populisme est également un danger.
Il faut donc trouver une réponse politique française. Qu’est-ce que le modèle français
a à dire au monde entier, après le discrédit du modèle financier néoconservateur américain ?
Qu'avons-nous à dire à l'Europe ? Nous sommes vraiment bien placés.