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9 avril 2009

2ème table ronde : Intervention de Jean Ollivro

Jean Ollivro, géographe, professeur à l'Université Rennes 2 et à l'IEP de Rennes, spécialiste de l'aménagement du territoire et du développement régional, intervient lors de la deuxième table-ronde de la Convention sur le thème "Quel modèle de services publics en France et en Europe ?".


- Merci.

Je vais centrer l'intervention sur l'élément essentiel, pour moi, qui a déjà été évoqué un peu : une république pour les territoires et, surtout, par les territoires. La notion de diversité me semble fondamentale pour l'avenir.

En effet, aujourd'hui, on est dans une fin de cycle, une véritable rupture, presque une fin de civilisation et la magnifique devise républicaine est de plus en plus battue en brèche dans les territoires. On parle de liberté, mais en réalité, on est passé dans une société de contrôle, de défiance.

On parle d'égalité, mais les inégalités ne cessent de croître à différentes échelles et à toutes les échelles, entre les villes et les campagnes, au sein même des villes avec des zonnings par quartier, générationnels, des cafés qui sont maintenant par classe d'âges. Il n'y a plus le vivre ensemble, ce qui ne favorise pas l'égalité.

Au niveau de la fraternité, de quelle fraternité parle-t-on, lorsqu'il n'y a plus de possibilités entre les classes d'âges -les hommes ayant des niveaux de revenus différents- d'être ensemble ?

Donc, il y a une crise, en plus une crise environnementale, et je crois qu'en amont, une vision philosophique pose problème, en partie issue des saint-simoniens, basée sur l'apologie du grand, de la vitesse. On parle beaucoup des transports. Il faut aussi y faire attention. C'est compliqué. Sur le fond, même la logique européenne est très axée sur cette vision. Que demande-t-on à l'Europe ? La liberté des capitaux, des marchandises et des hommes. On est dans la libre circulation.

Aujourd'hui, je crois que l'on arrive, avec une crise extraordinaire, en fin de cycle.

En effet, que se passe-t-il aujourd'hui ? On est dans un contexte de « mondialité » et je crois qu'il y a moyen d'avoir des territoires, de passer de l’aménagement du territoire en France à un aménagement enfin des territoires et de les considérer comme des leviers du développement.

Qu'est-ce que la mondialité ? J'ai écrit un livre à ce sujet. C'est un triple événement majeur associant l'instantanéité, les nouvelles technologies, la mondialisation, une information globale et, simultanément, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le coût de l'énergie qui va augmenter. Il reste 47 ans de pétrole. On a déjà vu les premières prémisses et, à partir de 2010 et surtout 2013, les prix du baril vont s’envoler.

On a donc un nouveau contexte de reterritorialisation. Ce ne sont plus des idéologues. En Bretagne, je peux en parler très longuement, ce sont des personnes qui, pour avoir de quoi manger dans leur assiette et de quoi se chauffer, car on a une précarité énergétique qui s'est considérablement renforcée, redécouvrent le troc. Il y a une multiplication des ventes de plans, de semences. Ils ont un jardin et le monde rural que l'on pourrait qualifier de monde vival a finalement beaucoup plus de ressources que les grandes métropoles que l'on qualifie de raisonnées, que l'on a fait de manière presque forcée dans les territoires.

En fait, ce contexte de mondialité est complètement neuf et donne, je crois, une chance inédite aux territoires de la France. Trois éléments me semblent clés.

Le premier consiste à se prendre en charge et d’arrêter de se plaindre vis-à-vis d'un État ruiné qui, en plus, ne s'occupe que des intérêts parisiens. Il faut donc s'associer sur des territoires de projets. C'est un point très important. Il faut redécouvrir les solidarités, afin de montrer que certaines équations économiques qui n'ont pas été perçues comme étant les bonnes par les modèles dominants - je pense au mutualisme bancaire, à l'esprit coopératif et au tissu associatif - sont les fondamentaux de l'avenir.

Le deuxième point, c'est changer la philosophie du développement. Finalement, au-delà de la vitesse, du grand, des métropoles, etc., il y a du petit, du modeste souvent beaucoup plus fin, beaucoup plus juste et qui fait également partie de l'évolution des territoires. La lenteur permet de regarder la vie qui passe. Il faut aller vite, équiper massivement les territoires des nouvelles technologies - qui ne sont plus nouvelles- d'information et de communication, afin d'avoir du haut débit généralisé, et certains départements sont en pointe là-dessus. C'est indispensable.

Pour s'adapter au contexte de mondialité, il faut aussi redécouvrir les territoires. Le troisième point est ce phénomène de levier du territoire et de reterritorialisation qui me semble essentiel. On a souvent considéré les lieux, l'espace, les territoires comme des supports d'activité et on a fait n'importe quoi avec les territoires au plan environnemental.

En fait, une connaissance fine des territoires est le levier le plus profond pour assoir un développement durable. Il n'y a donc pas de « tarte à la crème » du développement durable, mais des développements forcément durables, selon la nature, la personnalité, la culture, la langue et l'identité des territoires. Cet élément me semble capital.

Dans ce cadre, il avait été posé la question : comment faire pour les services publics dans les territoires ? Dans un ouvrage, on a proposé un plan à trois étages. Si on veut bâtir la République dans ces territoires, le premier étage de la fusée consiste à avoir une équité de services dans les territoires. Cela va être dur, car au niveau financier, il y a de gros problèmes. Il faut peut-être que tout le monde se sert les coudes dans les territoires, afin de parvenir à avoir une équité sur les territoires.

Aujourd'hui, les territoires pertinents, ce sont ceux de la vie quotidienne, et que l'on arrête également en France avec cette formidable usine à gaz institutionnelle, avec les échelons politiques, d'élections, les multiples périmètres de chambres d'agriculture et de commerce dont aucun ne se recoupe. Il y a une gabegie et un travail pour les élus énorme.

Je crois que le vrai territoire de la vie des gens - ils sont encore piétons, ils vont peut-être le redevenir de plus en plus -, c'est, premièrement, la commune qui reste un élément important, même si l'essentiel des financements ne doit sans doute plus aller à la commune. Il doit y avoir une logique de veille, notamment pour les plus fragiles et le repérage des plus démunis.

Le deuxième territoire vraiment pertinent est la communauté de communes et surtout, le pays. Aujourd’hui, pour 83 pour cent de la vie des gens, c'est un périmètre de 20 minutes. Cela va peut-être changer avec l'énergie, mais actuellement, c'est cela. La France est un territoire de pays et sur cela, on peut regretter que le Comité Balladur mette à la trappe quelque chose qui, en plus, associait au politique les conseils de développement et qui était un véritable espoir de démocratie participative.

Le premier étage de la fusée est donc l'équité de services.

Deuxième étage de la fusée : comme l'on ne peut pas faire la même chose partout, une clef d'entrée est d'avoir une économie axée sur l'originalité des territoires. Il faut réfléchir à ce que l'on a ici pour porter notre projet de développement qui nous correspond.

En Bretagne, par exemple, on importe actuellement 90 pour cent de l'énergie que l'on consomme, car il y a, en Bretagne, un gros problème énergétique. 90 pour cent du marché est à prendre. Que l'on y aille avec la mécanisation, le photovoltaïque, le bocage, la redécouverte d'un paysage que l'on a parfois détruit, il faut aller de l'avant et donc, avoir des spécialités économiques par pays correspondant aux identités des territoires et surtout, associer les jeunes aux chefs d'entreprise, recréer du lien sur des projets de territoire.

Troisième étage de la fusée : qui dit spécialisation dit fragilité. Il y a nécessité de retrouver des phénomènes de mutualisation entre les pays, les régions ou à l'échelle de l'État, afin de limiter les risques et d'associer des sortes de clusters locaux à des phénomènes de solidarité nationale.

Pour conclure, le XXIème siècle sera, je crois, celui de la redécouverte des territoires français. On va quitter cette logique indivisible qui a été incroyablement destructrice, qui a laminé les ressources des territoires. À mon sens, aujourd'hui, dans un contexte de mondialité, il faut passer de la construction d'une république dans les territoires à une recomposition et une reconstruction des républiques par les territoires.

Je vous remercie.


Les derniers commentaires ... Tous les commentaires

Une nouvelle économie des territoires est en marche

Posté par : ronan | 1 mars 2011 15:52

Cette nouvelle économie des territoires décrite dans cette vidéo prend tout son sens aujourd'hui. Et Jean Ollivro nous le rappelle dans son nouveau livre (éditions Apogée) où il montre que la mondialisation présentée comme inéluctable ne se fera pas sans les territoires.Oui aux projets innovants qui misent sur la proximité et la révolution numérique ! Il est temps de trouver des solutions au monde sans pétrole dans lequel nous sommes entrés. Essayons de sortir par le haut !



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