Emmanuel Hervieux, Maire d'Outarville dans le Loiret, médecin et spécialiste des questions démographiques, intervient lors de la première table-ronde de la Convention sur le thème "Les territoires, oubliés des politiques publiques".
- Chers amis, je vais peut-être attrister l'après-midi, car ce que j'ai à vous dire est très
désagréable à entendre.
Rassurez-vous, c'est écrit à la main et, de l'autre côté, ce sont les professions de foi du
deuxième tour, puisque les électeurs ont eu la gentillesse de m'élire au premier ! Je m'en sers
comme brouillon.
Je ne suis pas expert ni technocrate et je n'ai pas de formation universitaire. C'est le
témoignage d'un médecin de campagne que vous allez entendre, mais celui du médecin de campagne
heureux de l’être, celui pour lequel la famille ajoute une assiette quand il vient visiter la
grand-mère. Avant-hier, c'était des noix de saint-jacques, hier, un bourguignon !... Il faut savoir
organiser ses tournées de visites !
Je n'ai donc pas la prétention d'être exhaustif, mais il y a le problème de la démographie
médicale. En 1986, nous les médecins du nord du Loiret et de l'Eure-et-Loir, nous avons alerté le
ministère en observant la pyramide des âges et l'augmentation de la population, puisqu'on
envisageait ce phénomène des franges franciliennes.
Nous avons écrit au ministère et il nous a été répondu : "Travaillez, on s'en occupe". On
avait oublié deux choses : la natalité et dans la fécondité nationale, le rapport garçons/filles et
la pyramide des âges des médecins en exercice. À l'époque, on n'a rien fait.
Aujourd'hui, on vient de remonter le numerus clausus, ce qui ne servira à rien dans les 10
ans qui viennent. La réalité est la suivante : féminisation de la profession, 60 pour cent des
diplômés sont des femmes. Elles souhaitent deux choses : avoir la possibilité d'exercer la médecine
dans de très bonnes conditions telles que le temps partiel, le temps partagé, à plusieurs, et
ensuite, être mères de famille. Elles s'orientent donc essentiellement vers un cabinet de groupe, à
plusieurs consœurs, vers le remplacement et le salariat.
Le chiffre accablant aujourd'hui, c'est que 3,5 pour cent des effectifs des médecins
généralistes s'en vont chaque année et 0,5 pour cent s'installent ! Le ratio est rapide à calculer.
Vous ajoutez à cela les tracasseries des caisses primaires d'assurance maladie, la
paperasserie envahissante qui nous a transformés en auxiliaires des caisses de sécurité sociale, la
méconnaissance quasi-totale - faute de stages et des formations dans les facultés - à l'activité
libérale et vous obtenez le désamour de la médecine générale.
On forme 10 pour cent de plus de diplômés chaque année (chiffre du Conseil national de
l'ordre 2008), mais moins de 10 pour cent des nouveaux inscrits exercent la médecine générale. Vous
saisissez déjà le problème qui guette notre profession et l'ensemble du monde médical. C'est
l'épuisement professionnel, le burn out.
Malheureusement, les professions de santé détiennent le record national des décès par
suicide. 14 pour cent des décès des professions médicales sont des suicides et, maintenant, cela
touche les jeunes femmes, y compris pendant leur garde dans les hôpitaux.
Tels sont les chiffres nationaux.
Maintenant, dans notre région, là où Jean-Marie Beaupuy est tête de liste, l'Auvergne, le
Centre, le Limousin, nous sommes les trois derniers de la classe.
Ce sont de grands chiffres.
Je vais prendre le sujet, vu de chez moi. Lorsque François Bayrou est venu visiter la maison
de retraite il y a à peine deux ans : 80 lits, 40 lits Alzheimer. Nous étions 6 médecins, un
médecin coordonnateur, deux kinés, un podologue, une orthophoniste, un dentiste, un ergothérapeute,
un psychologue, bien équipés.
Aujourd'hui, nous sommes trois médecins, dont un fait fonction de coordinateur, 0 kiné. Pour
l’orthophoniste, il y a 9 mois d'attente. L'ergothérapeute et la psychologue ont démissionné
et notre dentiste a 62 ans.
Pithiviers, chef-lieu d'arrondissement du Loiret, il y a 15 ans : deux cardiologues, 1
gastrœntérologue, un otorhino, deux ophtalmologistes, un pédiatre, un dermatologue ....
Aujourd'hui, il y a un cardiologue, un ophtalmologiste, un gastrœntérologue, un ORL,
mais ils ont tous entre 59 et 60 ans. En 2015, nous serons tous partis.
Le problème, et ce qui m'a beaucoup intéressé, c’est quels sont les désirs de nos
étudiants et de nos jeunes confrères.
Je suis directeur de thèse à la fac de Tours. Je me suis permis de les interroger. Ils vont
être médecins cette année. J’ai obtenu les résultats suivants :
- 92 pour cent : la qualité de vie, alors que l'on entend partout dire que c'est un problème
de revenus. Je m'insurge. C'est faux. Les généralistes ne demandent pas à gagner plus d'argent ;
- 88 pour cent : la proximité professionnelle d'autres professions de santé ;
- 85 pour cent : la proximité familiale et l'emploi du conjoint. Puisque ce sont des femmes
pour la plupart, il faut penser à trouver un travail pour le mari.
Enfin, entre en jeu la proximité d'un service hospitalier.
On peut s'interroger sur le démembrement des hôpitaux de proximité et, surtout maintenant, la
proximité de leur ville de faculté, car mes jeunes confrères ont besoin d'être sécurisés par leur
réseau de correspondants et ils ne s'éloignent donc pas du CHU.
Que peut-on faire pour enrayer cela ? Il ne faut pas se désespérer. Il y a eu beaucoup de
pistes lancées et trois me semblent intéressantes : les maisons de santé pluridisciplinaires en
redéfinissant le territoire à desservir. On nous dit : la densité médicale canton par canton et il
y a des secteurs totalement pauvres. Il faut définir le besoin en médecins en fonction des
habitudes de vie de la population, en fonction du territoire où elles se rendent. Le mouvement de
la population doit définir l'implantation des maisons médicales et non pas la tradition.
On entend, ici et là, des collectivités territoriales qui créent des maisons médicales ou des
maisons de santé, pluridisciplinaires. La question à laquelle je n'ai pas la réponse, c'est : nos
collectivités territoriales vont-elles devenir des agences immobilières avec des professions de
santé dont on n'est pas certains qu'elles restent ?
On dit, en même temps, que l'absence d'investissements financiers a favorisé l'implantation
des jeunes médecins. C'est possible, mais il ne faudrait pas que l'on ait affaire à des mercenaires
qui jouent la surenchère d'un territoire à l'autre.
Concernant les mesures incitatives, on en a expérimenté dans notre région : exonération
fiscale, prime à l'installation, mise à disposition de locaux. Il y a des surenchères d'un
département à l'autre.
Il y a un exemple tout récent : un médecin s'est installé dans une commune du Cher et la
commune d'à côté a mis plus. Il a pris le matériel et est parti, et personne ne peut le retenir.
J'insiste lourdement : modification de l'attitude des caisses primaires d'assurance-maladie !
Je vous ai amené un exemple caricatural d’harcèlement des caisses.
Devant cet état de fait, il y a l'accueil des médecins étrangers. Nous recrutons, en région
Centre, des médecins roumains et bulgares. Souvenez-vous de l'aventure des infirmières espagnoles.
Les médecins bulgares viennent, prennent la prime et repartent.
Rien ne fonctionne. Étant donné la situation dans laquelle nous sommes, je propose trois
choses et je soumets ces réflexions à toutes vos intelligences.
Quand une infirmière fait ses études à Paris à l'Assistance Publique, nous sommes d'accord,
l’État paie ses études, elle doit un certain nombre d'années à l'Assistance publique de
Paris. Pourquoi ne pourrions-nous pas, au niveau des facultés de médecine, avoir le même
raisonnement ? Si tel étudiant choisit la faculté de Tours, d’Angers, pour faire ses études
et que l'État finance ses études, ne pourrions-nous pas avoir un pacte universitaire disant :
"Voilà, vous faites vos études à tel endroit, vous devrez tant d’années dans le ressort de
cette faculté" ?
Dans le Loiret, nous sommes en train de réfléchir à un petit comité de pilotage avec des
représentants de la région, du département et du Conseil de l'Ordre départemental et, au cas par
cas, on va identifier les zones déficitaires.
À ce moment-là, l'étudiant, il faudrait qu'il aille 5 ans, 7 ans à l'endroit où nous avons
défini qu'il y a un manque. Peut-être est-ce une atteinte à la liberté d'installation, mais c'est
une approche humaine du problème.
Enfin, puisqu'on a des médecins bulgares, roumains, qui parlent le français, pourquoi ne
pourraient-ils pas intégrer nos facultés avec le même deal universitaire, c'est-à-dire : "Vous
bénéficiez d'un enseignement français. Vous aurez des revenus nettement supérieurs à ce que vous
gagnez en Bulgarie ou en Roumanie. Alors, vous restez" ?
Bien sûr, il y a l'histoire de la liberté totale d'installation, mais je vous promets que
j'en ai parlé avec mon maire à Outarville. Récemment, en 2008, je lui ai dit : "Tu sais, Monsieur
le Maire, je crois que je vais mettre la clef sous la porte. Je suis fatigué et je ferai des
remplacements." Il m'a répondu : "Si tu pars, je fiche le camp de la mairie".
Sans médecin, on a créé la pharmacie, le cabinet dentaire. On a fait une opération coeur de
village avec des fonds européens, le cabinet des infirmières, de l'orthophoniste et même l'étude du
notaire, mais c'était il y a 15 ans, en 1994. Donc, quand quelqu'un part à la retraite maintenant,
on a envisagé le recyclage des locaux et malheureusement, le kiné libéral a pris sa retraite.
J’ai récupéré les locaux dont il était locataire et on a fait le relais d’assistante
maternelle, mais qu’en sera-t-il dans 5 ans ? Je n'en sais rien.
Pour revenir à la discussion avec mon maire, il m'a dit : "Tu restes, je reste et on se donne
le temps de réfléchir". Le médecin, je ne sais pas s‘il aura un successeur. Il n’a déjà
pas de remplaçant. Aujourd’hui mon cabinet est fermé. À la mairie, il se trouvera bien
quelqu'un…