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29 mars 2009

Première table ronde : "Quelles réponses à la crise économique et financière ?" avec Robert Rochefort, Sylvie Goulard et Bernard Lehideux

La première table-ronde de cette convention thématique avait pour thème "Quelles réponses à la crise économique et financière ?". Voici les interventions de Robert Rochefort, Sylvie Goulard et Bernard Lehideux.

Marielle de Sarnez : Robert, que ressentent les Français dans la crise actuelle ?

Robert Rochefort : La première des choses très importante, c'est le décalage entre le discours officiel qui consisterait à indiquer que la crise que nous vivons est une crise financière, que la récession est simplement la conséquence, sur l'économie réelle, de la crise financière et qu'il suffirait d'injecter quelques milliards de milliards pour recréer des liquidités et mettre un peu de moralisation dans la régulation pour que le système reparte comme avant. Cela, c'est le discours officiel par rapport à la crise, c'est ce à quoi les Français ne croient pas une seconde. En fait, ils pensent que la crise que nous vivons devait finalement arriver. Pour eux, ce n'est pas la famille de Lehmann Brothers, ce n'est pas la crise des subprimes qui est à l'origine de la difficulté actuelle. Dans le fond, ils ont le sentiment que c'est un système qui était devenu fou et cela depuis longtemps. On n'est pas loin de ce que vous avez dit, l'un et l'autre. Finalement, pour eux, il y a une continuité ou une amplification dans la crise actuelle de deux crises précédentes : la première est la crise du pouvoir d'achat qui est une crise dont on parle depuis cinq à sept ans, que je préfère appeler la crise de la grande perte de confiance des classes moyennes et la deuxième crise est une crise qui date d'il y a une trentaine d'années qui est déjà une crise de sens sur la société, à l'époque du premier choc pétrolier où l'on s'est déjà interrogé sur le sens de notre société.

Finalement, pour beaucoup de gens, on ne serait jamais sorti de la crise depuis 30 ans. Simplement, cette fois-ci, on est devant quelque chose qui est encore plus fort dans cette crise.
Si je reprends ces deux idées, qu'est-ce que la crise des classes moyennes ? Si l'on part d'une réalité tout à fait matérielle et concrète, les classes moyennes, soit 50 % de la population française, ce sont des personnes qui vivent avec 1 467 € par mois. Quand on retire les charges fixes que sont le loyer, le gaz, tout ce qui a trait au logement, il ne reste plus que 910 € pour vivre. Lorsque l'on retire, à cela, d'autres frais incontournables comme le transport, l'éducation, la santé, l'alimentation, il reste 294 € par mois pour faire face à tout ce qui correspond aux dépenses de sortie, de vacances, d'habillement, c'est-à-dire tout ce qui correspond un peu à ce que l'on pourrait appeler l'hédonisme de la société du plaisir dont on nous a dit qu'elle était le point d'aboutissement de la société de consommation. Évidemment, pour l'immense majorité de ces personnes des classes moyennes, c'est un chiffre qui ne tient pas compte des aléas, des incertitudes de ce que cela peut générer, quand on risque de devenir chômeur ou lorsque l'on a un parent ou un grand parent qui devient dépendant et qui va générer des frais importants.
Pour vous donner une idée, un petit calcul tout simple : si, au rythme auquel progresse le niveau de vie des classes moyennes depuis quelques années, on essaie de savoir combien de temps il faudrait pour que le niveau de vie soit multiplié par deux, aujourd'hui, c'est 140 ans. Il faudrait 140 ans pour multiplier par deux le niveau de vie des classes moyennes alors que les classes moyennes ont été finalement la construction sociologique de la société, de l'après-guerre, de la société des Trente Glorieuses. À l'époque, il fallait deux décennies pour avoir un niveau de vie multiplié par deux. C'était à horizon de chacun d'entre nous. Là, ce n'est même plus à l'horizon ni de ses enfants ni de ses petits-enfants. C'est très important. Les classes moyennes évidemment se ressentent, jour après jour, très désenchantées.

Évidemment, il faut dire un mot du contexte politique, parce que ces classes moyennes avaient voté pour Nicolas Sarkozy, pensaient que le Président du pouvoir d'achat allait apporter des réponses à cette situation, peut-être certains de bonne foi croyaient qu'il y avait, dans le slogan du "travailler plus pour gagner plus", quelque chose qui pourrait être une solution.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'évidemment ce n'est pas du tout comme cela qu'ils perçoivent les choses aujourd'hui. On entend souvent -on peut dire souvent- dire que, finalement, tout cela, c'est plus des états d'âme qu'autre chose, parce que la consommation tient en France, parce que le pouvoir d'achat, y compris cette année, serait miraculeusement sauvé par la baisse de l'inflation, qui résulte de la baisse du prix du pétrole et de la baisse conjoncturelle du prix des matières premières. Je veux vous dire que c'est évidemment faux et que ce n'est pas ainsi que les personnes le ressentent. C'est évidemment faux, parce que, par les temps qui courent, la vie concrète, la façon de financer les choses, dont le perçoivent les classes moyennes est de plus en plus difficile.

Quand on a un niveau de vie, y compris par personne, qui progresse autour de 1 % en moyenne, cela veut dire que la diversité des situations est absolument considérable et, dans cette diversité des situations, il y a des segments entiers de populations qui vivent concrètement la difficulté de vivre. Finalement, pour beaucoup de Français des classes moyennes, l'image qu'ils ont aujourd'hui de notre société, c'est celle d'un train tiré par une locomotive poussive, qui n'a pas l'énergie que l'on aimerait qu'elle ait et, dans ce train il y a des wagons et ces wagons représentent la structuration économico-sociale.  La structuration sociale de notre société dans le premier wagon qui est juste derrière la locomotive, c'est le wagon "première classe". C'est un wagon dans lequel cela ne se passe pas trop mal. Les plats servis sont encore tout à fait succulents. C'est évidemment, dans le contexte actuel, le wagon de ceux qui, grâce au bouclier fiscal, se sont faits rembourser plus de 360 000 €. Dans tout le reste du train, il y a les wagons des classes moyennes, des classes intermédiaires et, enfin, il y a les wagons des pauvres.
Pour ce qui est des pauvres, une étude récente faite au CREDOC nous a mis en évidence quelque chose de très impressionnant : dans les ménages pauvres, aujourd'hui, en France, il y en a un sur six qui, à la fin du mois, est en reste à vivre négatif, c'est-à-dire que, ce que je vous disais pour les classes moyennes à qui il reste 280 €, pour ces ménages-là, il ne leur reste rien. Ils ne peuvent s'en sortir que par de l'assistance ou de l'endettement et du sur endettement par rapport à cette situation.

Finalement, la question qui préoccupe beaucoup de nos concitoyens, c'est de savoir si le train va lâcher progressivement les wagons qui sont ceux, d'abord en queue du train, puis un peu moins en queue et, selon la position où l'on est, que l'on occupe dans ces catégories moyennes, est-ce que l'on va être dans un wagon qui va être lâché avec le train qui va continuer sans ce wagon-là ? C'est un profond sentiment d'injustice sociale par rapport à cette situation et à cette crise. C'est la première des crises. Puis, il y a une deuxième crise plus ancienne, venue se greffer, complètement au coeur de ce que ressentent les Français. De ce point de vue, il y a une grande divergence avec le discours de l'UMP et le discours de Sarkozy, dans la remise en cause et dans la crise du système. Pour beaucoup de personnes, le problème n'est pas de refonder le capitalisme. Le problème est beaucoup plus important que cela. C'est de refonder le système économique et social en mettant -ce qui est souvent perçu comme un slogan, mais qui, croyez-moi, du point de vue très populaire des choses, a beaucoup de sens- l'économie au service de l'homme et pas le contraire.

Pour vous montrer à quel point d'ailleurs c'est quelque chose qui traverse l'ensemble de la société française, je voudrais vous faire écho à un sondage extrêmement intéressant qui a été publié dans les échos jeudi dernier. Il y avait trois questions très simples :

- Une première qui est : quelle opinion avez-vous sur le capitalisme aujourd'hui ?
69 % des Français disaient : on a une opinion négative sur le capitalisme, mais, ce qui est intéressant dans ce sondage, c'est qu'ayant été fait par les Échos qui est plutôt un journal de personnes d'entreprise, ils avaient également interrogé un échantillon de chefs d'entreprise. Figurez-vous que, dans cet échantillon de chefs d'entreprise, il y avait 53 % des dirigeants, plus de un sur deux, qui disaient effectivement que, le capitalisme aujourd'hui, il en avait une vision négative.

- On leur demandait également à l'égard de l'économie de marché et, sur l'économie de marché, 71 % du grand public disait qu'il en avait une image négative. Figurez-vous qu'il y en avait 57 % dans les dirigeants d'entreprise.

- Plus grave encore, quand on leur pose la question sur la bourse, là, les choses s'inversent. 80 % des Français ont une opinion négative du fonctionnement de la bourse aujourd'hui, mais figurez-vous que c'est le cas de 85 % des dirigeants.

C'est encore plus fort chez les dirigeants qui sont évidemment une immense majorité de dirigeants de PME et qu'il ne faut pas confondre avec les mercenaires dont parlait Colette Neuville. Il y a une instance -eux, connaissent encore plus les réalités financières, en sont encore plus dégoûté- qui s'interroge vraiment sur le sens que cela peut avoir.
Aujourd'hui, quand on regarde sur les études, ce qui est extrêmement frappant dans la position où nous sommes dans la crise, c'est qu'il y a deux groupes qui sont deux groupes qui accroissent leurs déceptions et leurs interrogations profondes par rapport à la société. Il y a un premier groupe qui est justement celui des cadres supérieurs, des dirigeants de PME qui se dit : mais où allons-nous ? Quel est le sens de tout cela ? Puis, il y a le groupe de ceux qui sont, soit déjà les plus grandes victimes de la crise, soit à la lisière ou redoute de l'être avec les plans de suppression d'emploi, les compressions de poste et, évidemment, le risque du chômage. Finalement, on pourrait dire que l'on est à la limite aujourd'hui de ce que l'on pourrait appeler le syndrome du titanique perçu par une grande partie de la population. Finalement, sommes-nous dans quelque chose qui serait autre ou qui serait moins négatif que simplement d'être tous embarqués sur un bateau ? Nous avons encore quelques orchestres qui jouent des mélodies agréables à entendre, mais sur un bateau qui va couler, qui va à sa fin.

Par rapport à cela, la question des rémunérations des dirigeants est très importante et, aujourd'hui, fait beaucoup écho, et si, effectivement, dans beaucoup de groupes politiques, y compris à l'UMP, il y a eu les remous que l'on sait, c'est parce qu'ils ont bien conscience que c'est quelque chose qui est loin de laisser indifférent. On nous annonce ce décret sur la rémunération des chefs d'entreprise subventionnés par l'État, mais ce n'est évidemment pas cela que les gens attendent. Les gens attendent quelque chose qui est une re-moralisation en profondeur, parce que, si l'on prend les entreprises qui ne bénéficient pas d'une aide de l'État, les entreprises pour lesquelles tout va bien, y a-t-il pour autant une raison, et une raison morale, pour accepter des écarts de rémunérations qui vont de 1 à 200, de 1 à 300 ou de 1 à 400 ?

La réponse est évidemment non. Il faut bien comprendre que c'est quelque chose qui est profondément perçu. Je rajouterais, si l'on dit : on a le droit de recevoir de 1 à 400 fois, quand on est dans une entreprise qui gagne de l'argent, on n'a pas le droit de le faire dans une entreprise qui perd de l'argent, vous voyez bien que le système ne peut pas fonctionner, parce que, par définition, on va nous expliquer que, pour sauver les entreprises qui vont mal, il faut aller chercher des dirigeants qui ont fait leurs preuves dans des entreprises qui ont bien fonctionné et, pour faire venir ces chefs d'entreprise qui ont bien réussi, il faut pouvoir les payer autant que dans les entreprises là où ils gagnaient de l'argent. C'est bien un problème philosophique général et moral. D'ailleurs, dans la charte de la rémunération du MEDEF, on nous parle d'une rémunération des dirigeants qui doit servir, je crois, l'intérêt général de l'entreprise. L'intérêt général de l'entreprise, cela ne peut pas être uniquement l'intérêt à très court terme et financier et du cours de la bourse.

Je voudrais terminer par une dernière question effectivement très importante également sur le ressenti de la population, par rapport à tout cela. Dans un sondage de 2007 -c'était un peu avant la crise intense dans laquelle on est-, posé aux Européens, pas simplement aux Français, on leur posait la question suivante : croyez- vous que le gouvernement doit mesurer le progrès, en utilisant des statistiques économiques et monétaires qui mettent en avant, d'abord, notre écart de croissance économique ou croyez-vous que les statistiques portant sur la santé, l'environnement et le social sont aussi importantes que les statistiques économiques et que le gouvernement devrait utiliser également ces statistiques pour mesurer le progrès d'un pays ?
C'est une question au coeur de notre réflexion d'aujourd'hui. Figurez-vous que, dans l'ensemble des pays dans lesquels ces questions ont été posées, 75 % des personnes ont répondu qu'il s'agissait de la deuxième réponse. Aujourd'hui, nous devons mesurer l'efficacité de la société que nous voulons bâtir sur des sujets concernant les réalités concrètes en matière de santé, en matière d'environnement et pas simplement en matière financière et monétaire mais également de croissance économique. Or, les Français et les Italiens sont ceux ayant le plus répondu cela, à 85 %. Vous avez vu qu'en 2007, nous étions dans une situation évidemment très forte.

Je finis en indiquant que, si, demain, nous réfléchissons non seulement à la rémunération des dirigeants, pour savoir comment seront calculés leurs bonus, même s'ils sont un peu limités, nous avons également le devoir de faire intervenir d'autres critères que le simple critère financier pour tenir compte de tout cela. S'agissant de la question de l'Europe, et Stéphane Cossé l'a un peu indiqué, jamais nos concitoyens n'ont autant douté de l'avenir, s'agissant du monde dans lequel vont vivre leurs enfants et leurs petits-enfants, même si une majorité pronostique que la situation sera plus difficile que hier et que le monde sera encore plus injuste. Et, bien évidemment, ils nous donnent clairement la responsabilité de changer tout cela, en intégrant, dans notre approche du monde, dans notre approche de la construction des réalités économiques et sociales, le devoir de ne pas simplement faire intervenir les critères de concurrence et d'efficacité financière et économique, mais également les performances en termes de cohérence et de cohésion sociale et, je le crois aussi, en matière de développement durable.

Sylvie Goulard : J'espère que c'est pour cela que l'on me passe la parole et pas parce que je suis dans l'ouest !… Il y a de bons marins dans l'ouest, ne vous inquiétez pas !…  Merci à Stéphane et à tous ceux qui ont travaillé dans le groupe, car nous avons besoin de réponses et leur travail est donc très utile, mais, si nous nous arrêtions-là, ce serait tout de même un peu déprimant. Merci à tous ceux qui ont travaillé.

Je voudrais insister sur ce besoin de réponse collective et attirer votre attention sur le fait que nous sommes, là, entre Français, mais que, si la réponse est européenne, il est important de réfléchir un peu à ce que nous pouvons faire et à ce que l'Europe peut, dans tous cela, nous apporter. Une réponse collective est nécessaire et incontournable, pour deux raisons, dont la première est que l'union fait la force. En effet, si nous sommes tous ensemble, 500 millions d'Européens, la Banque centrale pourra négocier avec la FED aux États-Unis ou les Chinois, car nous serons plus forts. Toutefois, il y a une donnée plus subtile. En effet, les Français n'ont souvent pas conscience de ce que représente le marché intérieur à l'échelle mondiale. Or, ces 500 millions d'Européens, qui sont des consommateurs solvables, ont une importance pour les entreprises du monde entier. En France, on le sous-estime assez généralement et c'est l'une des raisons pour lesquelles certaines décisions en matière de concurrence ont été prises au niveau européen et se sont imposées à des entreprises, notamment aux États-Unis.

N'oubliez pas que si nous mettons en place des réglementations, elles valent notamment pour le marché où la plupart de nos entreprises travaillent et je rejoins ce qu'a indiqué Robert : il n'y a pas que des immenses entreprise, car, pour de nombreuses entreprises européennes, l'essentiel de l'activité se fait dans le marché intérieur. Vous pouvez déjà prendre des réglementations et effectuer de la supervision à l'échelle d'un immense continent, mais si, en plus, nous fixons des règles, ces dernières peuvent avoir un effet à l'extérieur. Par exemple, si nous décidons que les sociétés immatriculées dans des paradis fiscaux, etc., n'ont pas le droit d'entrer sur le territoire européen, nous verrons alors des acteurs économiques non européens obéir, non pas pour nous faire plaisir, mais pour des raisons économiques.

Premièrement, la réponse collective est nécessaire et l'Europe peut être un cadre -je ne dis pas que c'est le seul- dans lequel on peut décider. Elle est un ensemble suffisamment fort et puissant pour que cela compte, car nous avons la chance d'avoir bâti, ces dernières années, un ensemble d'une taille tout à fait considérable. Deuxièmement, la réponse collective est possible et même beaucoup plus qu'il y a quelques années. Je ne veux pas avoir l'air d'être naïf après tous ces intervenants qui ont évoqué des sujets très sombres, mais, pour tous ceux qui regardent la presse étrangère, cette crise est effectivement -ils ont peut-être tous lu les livres de Philippe Dessertine- le changement d'un monde. Nous avons vraiment le sentiment, en regardant les journaux étrangers, que tous ceux qui, jusqu'à présent, dictaient leur loi, doutent. Il y a une prise de conscience du fait qu'il est nécessaire de remettre de la justice sociale dans le système. Je ne fais pas l'apologie de la crise. Je dis simplement qu'elle a permis de détruire certaines idéologies, avec un certain nombre d'éléments présents, et je renvoie au discours de Gordon Brown cette semaine au Parlement européen. On a une chance inouïe, car Gordon Brown, qui a toujours combattu la régulation, prend apparemment la tête d'un mouvement en faveur d'une autre politique. C'est un peu comme François Mitterrand faisant de la rigueur… Cela passe mieux lorsque cela vient d'une personne qui a combattu l'idée auparavant.
Il faut faire attention aux nouveaux États-membres et je vous remercie d'ailleurs d'avoir fait allusion à la chute du mur de Berlin. Je pense que, dans aucun domaine, on a pris la mesure de ce qu'était ce bouleversement du monde.

Les pays issus de l'ancien groupe communiste ont actuellement des difficultés considérables et avaient basculé dans l'économie de marché avec une espèce de foi naïve. Le gouvernement tchèque a chuté et nous n'avons plus de présidence. C'est un peu embêtant, mais nous remarquons leur intérêt pour l'Euro, qui n'est d'ailleurs pas seulement propre aux pays d'Europe centrale et orientale. On a vu que les Danois commencer à y songer. L'effet positif de l'Euro tient au fait que l'on a fait des choses macroéconomiques ces dernières années, la plus importante d'entre elles étant la création de la monnaie unique. Là, on a vraiment créé quelque chose d'européen et on voit aujourd'hui l'aspect positif.

Enfin, il ne suffira pas de "claquer des doigts" pour arriver à un accord européen. C'est vraiment le message que je veux faire passer ici. Il est très facile, entre Français, Allemands, Italiens et Britanniques, de dessiner l'Europe que nous voulons pour demain. Ce qui est difficile, c'est de la faire avec les autres et le chantier, comme l'a indiqué Robert Rochefort, est beaucoup plus vaste que simplement une nouvelle régulation du capitalisme financier. Il s'agit d'un vrai basculement du monde et l'occident est en train de perdre le pouvoir. Cela fait des siècles que nous avions le pouvoir, mais nous ne l'aurons plus et, quoi qu'il en soit, pas de la même manière. Par ailleurs, l'occident vieillit. Nos pays n'ont, selon moi, pas suffisamment préparé les conséquences du vieillissement. En outre, le modèle de développement n'est pas assez durable et, là aussi, des efforts sont nécessaires. On indique que l'on ne peut pas laisser tout le monde avoir une voiture, etc., mais il est facile, lorsque l'on fait partie de ceux qui ont une voiture et de nombreux autres biens, de dire aux autres qu'ils ne les auront pas, car ce n'est pas viable. Eux ne voient pas du tout les choses de la même manière et, de ce fait, lorsque nous discutons avec les personnes des pays émergents, elles nous prennent pour des égoïstes voulant conserver leurs avantages et ne pas partager. Ce ne sera pas si facile au niveau du monde, car, lorsque nous essayons de leur imposer des normes environnementales ou sociales, ils nous répondent que, au XIXème siècle, nous nous sommes, nous, complètement moqué de l'environnement et que nous leur voulons maintenant leur donner des leçons… Ils estiment que ce sont les pays riches qui ont fait le stock de carbone dans l'atmosphère et pas eux. Un groupe de travail a été créé, présidé par l'ancien Premier Ministre espagnol, a fait, cette semaine encore, des déclarations indiquant qu'il faut une révolution dans nos modes de production. Nous avons le sentiment qu'à Bruxelles, les choses commencent à évoluer. Les difficultés tiennent au fait que la Commission est faible, que sa présidence est décapitée et que le franco-allemand va un peu mieux, même si ce n'est pas encore brillant.

Pour terminer, je voudrais simplement évoquer le fait qu'il faut un peu faire attention à "l'ivresse de la crise". Un certain nombre de changements idéologiques sont effectivement en cours, de même qu'un certain nombre de rapprochements et de revirements, mais tout ne va pas disparaître comme par enchantement et il faudra que les Français, qui avaient des problèmes avant la crise, regardent la réalité en face. En effet, nous en arrivons à 100 Md€ de déficit cette année et c'est en partie parce que nous prenons des mesures pour faire face à la crise -c'est très bien et Stéphane a même proposé plus de relance, pourquoi pas, je ne suis pas spécialiste-, mais c'est également car nous avons accumulé une certaine dette. Or, cette dette tient au fait que, dans ce pays, un certain nombre de choses ont été mal gérées  et nous avons vécu "au-dessus de nos moyens", comme vous l'indiquiez. Une chose me frappe dans ce grand débat sur les limitations du train de vie dans les entreprises… Quelqu'un a-t-il proposé de limiter le train de vie de l'État ? !… Quelqu'un a-t-il évoqué le fait que l'Élysée pourrait peut-être réduire son train de vie ? !… (Applaudissements…)

Je suis très frappé qu'encore une fois, et sans dédouaner les personnes ayant ont des rémunérations folles, en dépit d'une dette massive qui va peser sur nous et sur nos enfants, des mesures drastiques n'aient pas été prises, à la hauteur du discours consistant à imposer à l'appareil d'État et aux conseillers de nos "princes" la réduction de leur train de vie.
Il me semble pourtant qu'il y a des efforts à faire, pour tout le monde.  Il faut que la France soit à nouveau crédible, qu'elle entreprenne des réformes qu'elle a trop longtemps retardées, qu'elle lutte contre le déficit lié aux dépenses de fonctionnement pour être crédible vis-à-vis de ses partenaires et pouvoir participer à cette reconstruction qu'à mon avis, l'Europe peut vraiment fondamentalement porter.


Bernard Lehideux : Le point essentiel, c'est que nous sommes sur un vrai problème de construction de notre société.

Il y a une dizaine, une quinzaine d'années, dans un certain nombre d'activités, notamment les activités du tourisme que je connais un peu, pour diverses raisons, tout d'un coup, on a enlevé les hommes du métier et on les a remplacés par les hommes de la finance.

Dans un certain nombre de groupes que l'on pourrait citer, les gens qui avaient construit les entreprises, en sachant ce qu'ils voulaient réaliser, à savoir le fait de donner accès au tourisme, par exemple, aux classes populaires, de mettre du tourisme à bon marché à proximité, on a enlevé les hommes de l'entreprise, les hommes du métier et on les a remplacés par des gens qui regardaient exclusivement le prix de l'action.

Deuxième élément : la construction européenne n'a de sens que si elle est une construction de solidarité, solidarité entre les pays et solidarité avec les citoyens. S'il n'y a pas l'idée de solidarité, très sincèrement, qu'est-on en train de construire ?

Non seulement, il n'y a pas solidarité entre les pays, et je note au passage que l'idée que François a lancée, il y a déjà plusieurs mois, concernant l'emprunt n'avait peut-être pas été très bien comprise, même si l'idée était claire et nette.

Vous avez aujourd'hui des pays qui sont dans la difficulté, qui voient leurs dotations ou leurs notations baisser. Donc, le taux auquel ils peuvent emprunter monte et on leur ajoute une deuxième peine. C'est la solidarité par l'emprunt que nous avons fait accepter… On a fait accepter le principe par la Banque européenne que l'on peut créer cette solidarité entre les pays et essayer de ne pas les laisser sur le bord de la route. Il va y avoir, le 7 mai, un sommet emploi au niveau européen, j'allais dire, enfin… C'est-à-dire que, tout d'un coup, enfin, les dirigeants européens ont l'air d'avoir l'idée qu'il y a des conséquences sociales à la crise, mais est-il complètement normal que ce sommet est -comme l'on dit dans les textes européens -  été dégradé c'est-à-dire que ce n'est plus un sommet européen, mais un "rend compte"  de la Troïka.

Excusez-moi, mais la situation nécessite peut-être que les dirigeants des pays acceptent de se mettre autour de la table pour réfléchir ensemble. On en reparlera, lors de la convention sur l'Europe sociale, mais nos propositions en matière de construction de l'Europe sociale ne portent pas seulement sur l'avenir et le long terme. Elles sont immédiatement une réponse à la crise, à un certain nombre de choses qu'il faut que nous fassions passer dès le début du mois de mai.



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