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29 mars 2009

Deuxième table ronde : "Pour un nouveau modèle économique et social européen" avec Jean-Baptiste de Foucauld, Corinne Lepage et Maria Nowak

La deuxième table-ronde de cette convention thématique avait pour thème "Pour un nouveau modèle économique et social européen". Voici les interventions de Jean-Baptiste de Foucauld, Corinne Lepage et Maria Nowak.

Marielle de Sarnez : Je suis très heureuse d'ouvrir cette deuxième table ronde qui va porter sur les propositions qui peuvent être faites pour construire et proposer un modèle nouveau européen et français.

Je suis très heureuse d'accueillir Maria Nowak qui travaille depuis de très longues années sur l'aide au développement. Vous êtes spécialiste du micro-crédit, présidente de l'Association pour le droit à l'initiative  économique et c'est vous qui avez introduit, en Europe, ce micro-crédit. Vous avez créé, en 2003, le réseau européen de la micro-finance. Vous en êtes aujourd'hui la présidente. Vous avez écrit de nombreux livres sur ce thème. Un livre vous a été consacrée : la banquière de l'espoir, celle qui prête aux exclus. Vous avez pris la place des invisibles et on ne prête pas, entre parenthèses, qu'aux riches. La révolution du micro-crédit, c'est votre dernier ouvrage.

Je suis très heureux d'accueillir de Jean-Baptiste de Foucauld. Vous êtes ancien commissaire au plan. Vous avez travaillé longuement avec Jacques Delors. Vous avez participé à la fondation de l'Association solidarité nouvelle face au chômage et vous êtes aujourd'hui le président de cette association. Vous aussi, vous avez écrit de nombreux ouvrages. L'un d'entre eux s'appelle Développement humain et, un autre qui me semble absolument et totalement d'actualité, Une société en quête de sens. Je pense que vous nous parlerez de sens et de sobriété.

(Présentation des intervenants…)

Jean-Baptiste de Foucauld :
Faute d'avoir corrigé à temps les déséquilibres que l'on sentait monter dans la société, nous voilà confrontés au défi de résoudre simultanément non pas une mais trois crises en même temps.

Il y a, d’abord, la crise du chômage, la crise de l'exclusion, mal profond de nos sociétés modernes, phénomène tout à fait nouveau par ses caractéristiques, que l’on n'a pas encore suffisamment analysé en profondeur et pour lequel il n'y a pas de grande réponse politique. Robert Rochefort disait que le train du chemin de société s'étire. Il s'étire même tellement qu'il y a maintenant des wagons qui restent en gare ! Il y a, là, un problème vraiment particulier (voir Jean-Baptiste de Foucauld et Denis Piveteau, "Une société en quête de sens", Poche Odile Jacob, 1995). Je rappelle que, quand on regarde les enquêtes emploi, il y a 4 millions de personnes qui voudraient travailler plus : soit elles ne travaillent pas du tout et cherchent activement du travail, soit elles sont tellement découragées qu'elles ne cherchent plus du tout, soit elles sont en sous emploi. Là, nous tombons sur ce problème français de la préférence implicite pour le chômage: nous ne voulons pas du modèle libéral tout en étant incapable de reproduire efficacement le modèle suédois. Nous rêvons du modèle suédois, sans le civisme suédois, avec l'individualisme français et les impôts américains…

S'ajoute à cette crise latente, chez nous, la crise écologique sur laquelle j'insisterai peu. La prise de conscience se fait, mais les moyens sont en retard. Il semble que l'on soit plutôt dans le scénario noir. Et arrive, maintenant, la crise financière, avec l'effet de deuxième tour sur l'économie. Beaucoup de choses ont été dites, mais je voudrais en rajouter deux: Une des raisons de la crise financière, ce n'est pas seulement que l'on a perdu de vue les règles d'une saine gestion, les règles de base, c'est aussi que les Etats-Unis ont demandé à la finance de faire ce que le système distributif ne voulait pas faire. Comme il n'y a pas de HLM, d'allocation logement aux Etats-Unis, on a voulu demander à la finance de compenser cela et on a fabriqué, pour cela, des produits artificiels. La leçon à tirer, c’est que le marché ne fonctionne pas bien si un système de redistribution efficace ne lui est pas associé. Ce n'est pas facile de trouver le bon niveau. Un système de redistribution trop faible aboutit aux excès américains. Un système de redistribution mal supporté, non adossé à un système de valeurs civiques suffisamment fortes produit l'exclusion.

La question du réglage optimal du système de redistribution tant par rapport aux possibilités du marché que par rapport valeurs collectives est un problème tout à fait central que l'on a plus ou moins bien résolu en Europe. Mais cette crise financière, pourquoi a-t-elle atteint, malgré tout, l'Europe ? Parce que nous avons, nous aussi, pactisé avec les débordements de cette mauvaise finance. Pour moi, cette crise financière est le symptôme avancé d'un excès de désirs mal orientés: on a perdu le sens des limites, on désire toujours plus, toujours plus vite ; il faut donc sans cesse être toujours plus rentable. C’est le règne du bonus indéfini et infini. Tout cela se concrétise dans le un désir d'argent qui a pénétré très profondément la société, argent dont on sait qu'il est bon serviteur, mais mauvais maître. C'est là-dessus que nous avons dérapé. Nous sommes en face d'une question morale, mais aussi d'une question économique.
Nous sommes dans une société qui engendre, sous des formes nouvelles, plus de désirs qu'elle n'en peut satisfaire. Voilà le problème nouveau, fondamental, auquel nous sommes confrontés. Dans les années 1960, on avait une société qui produisait beaucoup, qui allait au devant des désirs qui étaient, d'ailleurs, des désirs beaucoup plus réduits, plus simples et plus fondamentaux.

Aujourd'hui, c'est l'inverse. Les désirs vont plus vite que les moyens. C'est la source de tous les déficits, de toutes les difficultés. Cela met en grande difficulté les systèmes politiques. Car le système politique, les partis politiques, sont également devenus, pour la plupart, des machines à stimuler les désirs, concurrence politique aidant. De ce fait, nous sommes confrontés à un défi nouveau. Pour moi, le moment que nous vivons ressemble à la première grande crise pétrolière de 1973, que j'ai ressentie personnellement comme un changement profond de société. Pour moi, en fait, c'était l’entré en scène de la mondialisation à grande échelle. C’est une mutation du même type qui est devant nous.

Les trois mots d'ordre de demain vont être : sobriété, justice et créativité, les trois en même temps. La sobriété est incontournable. C'est l'obligation de choisir entre l'essentiel et le superflu. C'est une règle morale. Elle pose la question de la justice et de la redistribution, en termes nouveaux, parce que la sobriété doit évidemment être proportionnelle aux possibilités de chacun et l'exigence de sobriété est d'autant plus forte que les revenus sont élevés. Le but de la sobriété est de faire en sorte que chacun accède à l'essentiel. Aujourd'hui, dans un système où, chaque année, il y a au mieux 2 pour cent de plus à distribuer -comme disait Robert Rochefort, il faut 110 ans pour doubler le niveau de vie- le superflu des uns est un prélèvement sur l'essentiel des autres. Il y a un gros problème de redistribution. Il faudrait le traiter de manière créative, parce qu'évidemment parler de sobriété, c'est risquer d’être mal compris et de donner le sentiment d’injurier les pauvres. Et, en outre, il ne faut pas projeter l'image d'une société triste, d'une société régressive. Là, on tombe sur l’écueil de la décroissance, avec tous les problèmes que cela pose. Il faut arriver à trouver un développement qui permette un authentique équilibre entre le professionnel, le relationnel et le spirituel. Nous avons perdu le sens de l’équilibre entre ces trois dimensions essentielles du développement de la personne.

Il faut revoir les ressorts fondamentaux de la société. Ce sont les ressorts profonds de la société qui sont en cause aujourd'hui, parce que nous assistons à la fin d'une certaine conception utilitariste et individualiste du bonheur. Ce ressort là a épuisé ses effets. La société va être obligée de travailler plus sur les modes de vie que les niveaux de vie, plus sur des questions de qualité que de quantité, être moins axée sur l'excitation et plus sur l'élévation… (Applaudissements…) …viser moins la satisfaction que sur la réalisation de soi.

Tous ces aspirations sont présentes, et pas seulement chez ceux que l’on range sous la catégorie des « créatifs culturels ». Mais elles n'ont pas encore trouvé leur mode d'expression politique et démocratique. Donc, pour moi, tout le problème est de savoir comment le système de valeurs va pouvoir se mettre en place pour supporter cette reconversion globale de la société. Ce n'est pas facile à gérer. Cette idée de sobriété juste et créative, il faut l’adosser à des forces morales qui doivent être à la fois les forces laïques, mais aussi les forces religieuses et spirituelles. Il y a une sagesse politique à inventer aujourd’hui.

Je travaille sur ce sujet dans un cadre associatif (notamment dans le cadre de Démocratie et Spiritualité : www.democratie-spiritualite.org). Organiser de bonnes relations, des relations fécondes, entre démocratie et spiritualité, voilà le sujet d’aujourd'hui. La démocratie ne peut plus se réaliser uniquement par l'économie. La démocratie a cru qu'elle allait se réaliser par le progrès économique. C'est la fin de cela, la fin du salut par l'économique. La question du salut de l’humanité est à nouveau posée. La sortie de route est possible. La démocratie doit reprendre conscience du caractère transcendant de ses propres valeurs. Comment doit-on susciter cela et le mettre en œuvre ?

Il faut se donner un cahier des charges et revenir au concret.
Il faut tout d’abord que l'on retrouve le sens de l'entraide face au chômage (sur ce point, voir l’action développée par Solidarités nouvelles face au chômage : www.snc.asso.fr). Je suis frappé du fait qu'il n'y a aucun appel à l'entraide en ce domaine. Je trouve cela étonnant. En termes de politique publique, je dirais que ce n'est pas normal que l'assurance-chômage ne soit pas universalisée, que les trois fonctions publiques ne cotisent pas à une assurance-chômage qui couvre tout le monde, y compris les créateurs d’entreprise et les jeunes. J'ajouterai que la question sociale aujourd'hui n'est pas portée, au premier chef, par ceux qu'elle concerne directement. Il faut aider les demandeurs d'emploi à s'organiser, à créer des mouvements où ils puissent se retrouver, mais ils sont confrontés à d’énormes difficultés. Est-ce normal que la question sociale dans une démocratie ne soit pas portée par ceux qu'elle concerne directement ? Non, ce n'est pas normal. Pour l'instant, à mon sens, aucun parti politique n'a pris ce sujet à bras le corps.

La sobriété pose la question du temps choisi, le droit de travailler plus quand, on en a envie - il n'y a pas besoin d'exonérations sociales pour cela -, mais aussi le droit de travailler moins, si l'on veut travailler moins. Le droit au temps choisi dans des parcours professionnels sécurisés bien sûr, cela ne doit pas être assimilé à la précarité. Cela paraît faire partie de ce nouveau modèle. Là aussi, voilà des choses qui ont du mal à passer.

Enfin, les questions de redistribution vont être importantes et on va être obligé d'innover dans la redistribution. Tout ce que j'ai dit vaut pour l'Europe. Il faut travailler au niveau européen. L'Europe s'est élargie, mais elle n'a pas élargi la solidarité. Là, il y a vraiment un décalage. Je pense qu'il faut, par exemple, viser un impôt européen sur les sociétés qui fournisse les bases d’un vrai budget européen. On a bien européanisé la TVA. Il n'y a pas de raisons de ne pas pouvoir européaniser l'impôt sur les sociétés. On a besoin d'un vrai impôt européen avec une redistribution pour être plus solidaires des nouveaux entrants. Il y a tout de même un déficit de redistribution. À l'intérieur des Etats, il y aura des choses à imaginer. L'accès aux grands réseaux de la vie collective : l'électricité, l'eau, le gaz, le téléphone, est-ce que cela doit être financé par un tarif ou un prélèvement sur le revenu ? Est-ce qu’il n'y aurait pas une vraie redistribution à faire ? Il y a là des questions qu'il faut étudier, de même qu’un partage équitable des charges de réparations écologiques. Ce seront des questions, à mon avis, à se poseront d'une façon ou d'une autre.

Voilà quelques chemins qui permettent d'adosser un changement de valeurs avec des réalisations concrètes. Saurons-nous les emprunter hardiment ?

Maria Nowak : J'ai trouvé dans toutes les interventions qui ont eu lieu ce matin beaucoup de points sur lesquels je suis d'accord, mais, je voudrais aussi ajouter mon propre éclairage et, d'abord, sur l'échec du capitalisme qui, pour moi, vient de la séparation entre l'économique et le social.

La crise du capitalisme n’est, en effet, pas seulement le résultat de l’endettement dont on a parlé beaucoup ce matin ni de l'irresponsabilité ou de la cupidité de ceux que Dante appelait les "borgnes d'esprit". Elle vient de la séparation historique entre les deux principaux facteurs de production dont la combinaison permet la création de richesses : prééminence accordée au capital avec en 1867, la création de la société des capitaux et renvoi à l'État providence de tous ceux que le capitalisme laisse au bord de la route. Ce modèle aboutit aujourd'hui à une bulle financière d'un côté, à une bulle sociale de l'autre. Bien évidemment, je ne suis pas contre la protection sociale, mais je pense que son premier devoir est d'aider ceux qui le peuvent, qui sont en âge, qui ont la santé pour le faire, d’en sortir le plus rapidement possible. En tout cas, ces deux bulles traduisent, pour moi, le dysfonctionnement du capital et du travail et l'absence d'une coordination positive entre les deux dans les politiques publiques.

Pour casser le mur entre la finance et l'économie sociale, il me semble qu'il faut faire la distinction entre le capitalisme qui est le pouvoir des plus riches et l’économie de marché qui donne sa chance à chacun, les pouvoirs publics assurant la protection des petits contre les abus des grands, sous le contrôle effectif de la société civile. C’est ainsi qu’elle a été défini par nombre de grands économistes, à commencer par Alain Smith.

Or cette économie de marché ne fonctionne pas vraiment. Il y a une sorte de distorsion dans l'opinion publique européenne et ses classes dirigeantes, entre l'image et la réalité de notre économie. Si on la représente comme une sorte de pyramide, nous avons, en haut, 9 000 entreprises de plus de 250 salariés, pas plus et, en bas, 21 millions de micro-entreprises de moins de dix salariés et, plus bas encore, un énorme secteur informel qui représente globalement entre 10 et 15 pour cent du PIB et dont la réalité précise est parfaitement inconnue. On peut supposer, néanmoins, que les 28 millions d'actifs en dessous du seuil de pauvreté contribuent à l'existence de ce secteur, car ils pourraient difficilement vivre autrement. Ce sont ces 28 millions de personnes qui sont le plus durement touchées par la crise alors qu'elles n'y sont strictement pour rien. Il me semble que la première préoccupation doit être de les aider à la traverser sans trop de dégâts, ce qui suppose qu'on les reconnaisse comme sujets économiques à part entière et pas seulement comme objets de politique sociale.

Mon deuxième message est lié à l'initiative, ce que Jean-Baptiste de Foucault a appelé tout à l'heure créativité. Je pense que l'initiative doit être ouverte à tous. Lorsqu'il y a une tempête, on détache les galériens. La crise peut être aussi l'opportunité de reconnaître ce que certains essaient de démontrer depuis longtemps, qu'un allocataire de minima sociaux peut avoir les poches vides et la tête pleine d'idées, beaucoup d'énergie, beaucoup de capacité d'entreprendre. Il lui faut néanmoins, pour créer son propre emploi, un minimum d'appui. Il lui faut un accès au crédit et je voudrais, là, réhabiliter le crédit qui a été bien malmené tout à l'heure. Le crédit est aussi créateur de richesses, si on l'utilise de la bonne façon. Il permet notamment, si on y a accès, de créer son propre emploi, parfois d'autres emplois. Nous avons, parmi nos clients, des personnes qui, à partir d'un prêt de 4 000 €, ont créé plus de 500 emplois. Regardez l'immense succès du statut de l'auto entrepreneur pour lequel on s'est battu depuis plusieurs années. En deux mois, 100 000 personnes se sont enregistrées, se sont déclarées entrepreneurs, tout simplement parce que c'est un statut extraordinairement simple et les personnes qui, soit ne se sont pas déclarées, soit ont hésité à travailler parce que c'était trop compliqué, ont aujourd'hui compris que c'était une solution possible pour sortir du chômage.

Alors que le haut de la pyramide s'effrite, on peut contribuer à rénover le tissu économique en aidant des millions de personnes en difficulté à créer leur activité. Déjà, en France 40 pour cent de créateurs d'entreprise viennent du chômage.

L'expérience montre, et nous avons maintenant acquis cette expérience, en France, sur plus de 60 000 entreprises que nous avons financées et accompagnées, toutes créées par des personnes en difficulté, que non seulement le taux de perte du micro-crédit est inférieur à 3 pour cent, mais que aussi le taux de survie des entreprises créées par des personnes en difficulté dont 20 pour cent savent à peine lire et écrire est égal à la moyenne nationale près de 80 pour cent d'entre elles sortent durablement des dispositifs d'aide.
On sait aussi ce qu'il faut faire au niveau européen. En novembre 2007, la Commission européenne a pris une initiative européenne pour le développement du micro-crédit en faveur de la croissance et de l'emploi. Cette initiative à la rédaction de laquelle j'avais eu l'honneur de participer intègre le micro-crédit et la micro entreprise dans la stratégie de Lisbonne elle définit très précisément et de façon très complète, les différents axes d'action, tant au niveau de financement que de diffusion de bonnes pratiques et d'amélioration de l'environnement législatif et réglementaire du micro-crédit et des micro entreprises. Cette initiative a été suivie par un rapport du Parlement de la Commission économique et monétaire, une dotation du Parlement Européen en faveur d'un projet pilote. Elle a été suivi par l'ouverture d'une ligne de crédit de la Banque européenne d'investissement et d’un dispositif appelé JASMINE qui vise à financer l'assistance technique. Aux institutions de microfinance toutes ces initiatives étant annoncée, leur réalisation n'a pas avancé très rapidement, sans doute parce que la Commission européenne n'a pas une organisation de type projet, mais elle pourra repartir dès que les élections auront eu lieu et que la nouvelle commission sera en place.

Le troisième message est celui de la solidarité. Comme le disait Robert Rochefort, on est tous sur le même bateau. On ne pourra pas s'en sortir si l'on n'est pas plus solidaires. Aujourd'hui, on dépense des milliards pour les grandes entreprises. On s'intéresse au problème de trésorerie des PME, mais les petits qui, en France aussi, représentent 92 pour cent du nombre total des entreprises, restent invisibles. Or, un emploi indépendant coûte à peu près 2 500 € sur 18 mois contre 6 500 à 10 000 € pour un emploi aidé, contre plus de 13 000 € pour le coût annuel d'un chômeur, 34 000 € si l'on prend en compte les coûts indirects. Je pense que l’Europe se doit aussi d'être solidaire entre ses pays membres. J'ai été heureuse de l'entendre ce matin. Elle n'aurait pas de sens si, dès qu'il y a une difficulté, ceux qui sont mieux placés abandonnent totalement les autres. Je pense aussi - c'est quelque chose que l'on voit bien dans les quartiers - que l'injustice est intolérable en temps de crise et que, si l'on n'y porte pas remède, elle produit de la violence, de la révolte et des résultats qui seraient autrement terribles que la crise elle-même.

En conclusion, je propose de ne pas se limiter à une vision financière de la crise, d’en faire une opportunité pour revoir notre modèle économique, d'ouvrir l'économie au social et le social à l'économie, ne pas limiter la réforme du système financier à la révision de la régulation de la supervision. Il n'y a pas de bons vents pour celui qui ne sait pas où il va et le but du système financier doit être d'être ouvert à tous les citoyens, à tous les acteurs économiques. Dans cette vision, le crédit n'est pas seulement une dette. Il est créateur de richesses. Il est aussi important que la protection de l'épargne ou que la lutte contre l'inflation. Il n'est pas seulement un bien privé. Il est aussi un bien public en tant que facteur de production indispensable pour reprendre le slogan de l'année du micro-crédit qui avait eu lieu en 2005, « Il faut créer un secteur financier ouvert à tous ».

Dernier point, je crois beaucoup à la confiance. Le crédit, c'est déjà en soi l'outil de la confiance. Credere est à l'origine latine du mot crédit. C'est grâce à la confiance que l'on pourra mobiliser tous les acteurs économiques, riches ou pauvres, faire de la crise aussi dramatique qu'elle soit une opportunité pour re-créer une solidarité transversale entre les citoyens et consolider l'Europe, ce qui me paraît tout aussi important.

Marielle de Sarnez : À vous entendre, justice, sobriété, créativité, solidarité sont les mots qui pourraient être refondateurs d'un nouveau modèle européen. À mon sens, qui dit solidarité pense aussi durable, parce que c'est aussi une question de solidarité. Je suis heureuse de passer la parole à Corinne.

Corinne Lepage : Je fais partie de ceux qui pensent que nous allons et que nous sommes en train de changer de monde et que nous allons vivre autrement. La seule question est de savoir si nous allons le choisir ou si nous allons le subir, d'où l'importance du politique qui remonte parce que, choisir, c'est le politique et c'est la volonté du plus grand nombre et de la collectivité.

Pourquoi ce changement de vie, ce changement de société ? Robert Rochefort en a parlé tout à l'heure en notant déjà les changements dans le mode de consommation qui sont des changements de consommation lourds. On le voit, par exemple, avec l'automobile où, bien que le prix de l'essence ait considérablement baisser, les gens n'utilisent pas pour autant davantage leur voiture. Cela veut donc dire que nous sommes entrés dans autre chose, ce dont je voulais vous parler, ce matin, en complément de ce qui vient d'être dit et en soulignant l'interdépendance des sujets, car, la globalité, le développement durable, c'est l'interdépendance des sujets. On ne peut pas parler de l'économie sans le social, mais on ne peut pas davantage parler de l'économie et du social sans parler de la crise écologique, tout simplement parce qu'il a été question, ce matin, du titanique et, à cet égard, on est également engagé dans un titanique, c'est-à-dire que nous savons très bien que le mode de développement qui a été celui du monde occidental du XXème siècle repris par l'Asie du sud-est n'est pas durable, au regard des ressources que nous avons et de l'impact que nous avons déjà sur le changement climatique.

Autrement dit, le changement de monde, c'est le changement de modèle de développement économique, afin de permettre précisément de s'attaquer aux trois crises en même temps et pas seulement à l’une d'entre elles - Monsieur de Foucauld, c'est ce que vous venez de dire également - à commencer par une première bagarre qui est sur le tapi, entre ceux qui imaginent que l'on va revenir au monde antérieur parce qu'il leur va bien et ceux qui souhaitent changer le monde. Ce n'est pas suffisamment explicité et cela doit l’être, à mes yeux. Il ne faut pas s'y tromper. Dans beaucoup de mesures prises aujourd'hui, notamment dans le plan de relance, ce n'est en réalité destiné qu'à re-permettre le système et les règles antérieures et pas du tout à nous orienter vers là où il faudrait aller.

C'est d'autant plus exaspérant -et je vais peut-être vous surprendre par mon optimisme délirant !- que les outils sont là, qu'ils soient macroéconomiques ou microéconomiques. Robert Rochefort a parlé tout à l'heure de la comptabilité et du fait que l'immense majorité de nos concitoyens avait parfaitement compris que tout comptait. Le termes PIB est une aberration, tout simplement parce que l’on compte, en plus ce qui est du moins et que, par conséquent, ce qui nous intéresse réellement, c'est-à-dire l'accroissement de notre patrimoine collectif, n'ai jamais pris en compte. Nous n'avons pas une comptabilité en termes de stock, mais une comptabilité en termes de flux. On peut le créer sur n'importe quoi, y compris sur la drogue. Ce n'est donc pas le flux qui est intéressant, mais le fait  de savoir si la maison France, si la maison monde a accru son patrimoine à la fin de l'année ou si elle l’a vu décroître. Pour calculer si ce patrimoine s'est accru, ce n'est pas seulement l'économique et le financier, c'est la vie des hommes et des femmes, leur santé, l'éducation, la recherche, la solidarité, c'est ce qui nous permet tous de vivre ensemble. Nous pouvons donc parfaitement changé. Rien ne nous en empêche.
Comme je ne veux pas être longue, je ne donnerai que cet exemple en matière macroéconomique, mais il y en aurait beaucoup d'autres.

Le deuxième exemple d'optimisme à avoir concerne les outils micro-économiques. Quand vous regardez ce qui se fait de mieux dans toute une série de pays du monde, vous pouvez vous prendre à rêver de ce que nous pourrions faire.
Par exemple, les Chinois sortent une petite voiture électrique à 4 000 €. C'est une voiture électrique avec simplement un petit réservoir de 5 ou 10 litres d'essence pour ne pas "tomber en rade" en rase campagne. C'est effectivement un outil qui répond tout à fait à la demande d'énormément de personnes. Le problème est simplement qu'on ne la produit pas chez nous et, si nous le faisions, ce ne serait certainement pas à ce prix. Il n'empêche que cela existe.

J'en arrive à l'agriculture. Il faut prendre en considération tout ce que l'on sait faire aujourd'hui à partir du végétal. Je fais partie de ceux qui croient à l'avenir de l'agriculture, tout simplement car le végétal va être à la source de tout le développement économique du XXIème siècle. La chimie va être verte. 20 pour cent de notre chimie en Europe sera verte en 2020. Je suis allée visiter, dans certaines universités de technologie, les chercheurs qui sont en train de voir tout ce que l'on peut faire en termes de ce que l'on appelle le bio-raffinage, c'est-à-dire précisément le développement de tous ces outils. Le lotusan a, par exemple, été inventé à partir de la fleur de lotus, car on a compris comment fonctionnait la fleur de lotus. Elle permet de produire une peinture tout à fait saine, sans aucun impact sanitaire de quelque nature que ce soit et elle est extrêmement efficace.
Il en est de même si l'on s'interroge sur ce que sont les fils de la toile d'araignées qui sont l'un des matériaux les plus solides et les plus légers du monde.

Tout ceci pour vous dire que la compréhension du fonctionnement de la nature nous ouvre aujourd'hui des perspectives absolument formidables en termes de développement économique. Il en est également de même bien sûr s'agissant de l'habitat ou des énergies renouvelables. Nous avons un modèle de développement économique extrêmement intéressant qui s'ouvre à nous et qui nous permet de répondre à nos besoins.

La vraie question est évidemment politique. Pourquoi n'agissons-nous pas dans ce sens ? Pourquoi n'y arrivons-nous pas ? Pourquoi y a-t-il autant de personnes qui voudraient être là et qui n'y arrivent pas, car c'est leur intérêt ? C'est parce qu'il y a un problème politique et un problème de rapport de forces.

Maria Nowak parlait du micro-crédit et nous pourrions parler du secteur de l'économie sociale et solidaire qui permet de modifier le rapport de forces au sein de l'économie. Tout ceci n'est pas mis en valeur, car nous sommes entrés dans un système de régression démocratique et c'est la raison pour laquelle la question des libertés publiques est étroitement liée au sujet de la crise dont nous parlons ce matin.

Nous sommes entrés dans un système de régression démocratique dont nous devons impérativement sortir si nous voulons précisément répondre à la crise. C'est vrai au niveau national, au niveau communautaire et au niveau planétaire. Nous ne nous en tirerons pas sans d'autres règles de gouvernance, sans d'autres rapports au sein du monde de l'entreprise, entre le monde du travail, les actionnaires et les managers. Cela signifie revoir la place des salariés dans l'entreprise, pas seulement sur le plan de la rémunération, mais aussi sur les grands choix effectués.

Maria Nowak le disait : les 28 millions de personnes aujourd'hui très inquiètes n'y sont pour rien. Par conséquent, il faut qu'elles puissent y être, à l'avenir, pour quelque chose, c'est-à-dire qu'elles doivent pouvoir peser sur les choix effectués. Ce qui m'a le plus frappé, et je terminerai là-dessus, lors des visites -c'est aussi à cela que sert une campagne électorale- dans les entreprises en difficulté -nous avons passé près de deux heures avec mes amis du Modem à Clairoix il y a quatre jours-, c'est la désespérance, le fait que beaucoup de nos concitoyens ont le sentiment que, quoi que l'on dise, quoi que l'on fasse, de toute façon, c'est "foutu" et nous ne nous en sortirons jamais.

Nous nous avons le devoir d'être des porteurs d'espoir et du développement durable au sens propre du terme, pas en termes de marketing, etc. Je parle du vrai développement durable, celui qui permet de nous inscrire dans la durée, qui nous permet de penser que nos enfants vont pouvoir étudier d'abord, travailler ensuite dans des conditions convenables. Il est le seul moteur porteur d'espoir que nous avons à notre disposition aujourd'hui. Alors, de grâce, ne le gaspillons pas.



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