8 juin 2008

Marielle de Sarnez : "Nous sommes à la croisée des chemins : nous devons retrouver le sens profond de l'engagement européen"

Convention sur l'Europe - intervention Marielle de Sarnez en clôture des débats

Merci beaucoup à chacune et chacun d'entre vous. Je vais essayer, en deux-trois minutes, non pas de tirer des conclusions de ce qui a été dit, car vous avez dit des choses extrêmement importantes et nous avons éclairé les enjeux, mais je vais vous donner les deux ou trois directions que je pense utiles à notre réflexion. La première est celle-ci : c'est vrai que le monde a changé, qu'il y a des bouleversements que nous devons prendre en compte. Ce sont les crises que vous avez décrites, les uns et les autres : la crise financière, la crise alimentaire, la crise énergétique. Nous sommes dans un monde multipolaire. Quand l'Europe a été conçue, nous étions dans un monde bipolaire, séparé entre l'Est et l'Ouest avec un seul grand pays très dominant qui était les États-Unis. Aujourd'hui, nous avons l'explosion d'un monde multipolaire avec des pays émergents. Et je pense que c'est le moment de se reposer un certain nombre de questions, pour nous Français et Européens, sur le sens de cette Union européenne qui est en place aujourd'hui.

Je pense que le moment crucial est probablement arrivé où nous sommes à la croisée des chemins et quand j’emploie le terme de sens, c'est que je pense que nous devons retrouver le sens profond de cet engagement européen.
Je vais esquisser quelques réponses extrêmement rapides. La première des réponses que j'ai envie de porter et de livrer dans le cadre de ce débat, c'est celle des valeurs. Après tout, nous, Européens, nous sommes défenseurs d'un idéal, d'un projet européen. Nous avons une vision socio-économique qui est la nôtre. Nous pensons et croyons à l'économie sociale de marché, mais nous souhaitons, dans le même temps, qu’il y ait un haut niveau de protection sociale. Nous souhaitons qu’il y ait des solidarités, et nous souhaitons lutter contre ce que l'on appelle les inégalités croissantes.
Ce modèle socio-économique européen mérite d'être porté, défendu et peut-être, -c'est un des débats de ce matin- protégé. C'est une question que je mets sur la table.
Les peuples européens ont besoin de réponses. On ne peut pas laisser la prime à une espèce de concurrence déloyale ou à un système dans lequel c'est toujours le prix le plus bas et le coût de production les plus bas qui l'emportent sur le coût de production dans lequel il y a des normes sociales et environnementales.
C'est une question pour nous, Français, et c'est une question pour nous, Européens. Voilà la première question, celle de ce projet de société, de notre modèle européen que nous devons protéger et défendre.
Il y a une deuxième question. C'est celle des nouvelles politiques que nous devons entreprendre au sein de l'Union européenne pour mieux préparer l'avenir. Nous avons fait l'euro, mais nous nous sommes arrêtés au milieu du gué, au milieu du chemin. On a l'euro, c'est très bien, mais on a une absence de politique de coordination, de politique économique, budgétaire, industrielle, au sein de la zone euro. Cela doit être, cela aussi, sur nos tablettes. La zone euro existe après tout. Elle devrait être là par exemple, pour faire de grands emprunts, pourquoi pas pour un grand plan de ferroutage au sein de l'Union européenne. Nous n'avons perdu que trop de temps sur des politiques d'investissement et industrielles intelligentes. Nous devons maintenant avancer.
Cela sous-entend une chose, un préalable franco-français : c'est que la France respecte les règles budgétaires, notamment en matière de déficits, que nous nous sommes fixés au sein de l'Union européenne. Si nous ne respectons pas nous-mêmes la règle commune, il nous sera difficile de faire progresser l'idée d'une coordination économique et budgétaire pourtant évidemment nécessaire.
La troisième idée est que nous devons, nous, Français, nous, Européens, réfléchir à notre modèle de développement. Parce que, par la force des choses, en raison du coût et de la rareté de l'énergie, nous devons penser et concevoir une croissance qui sera différente demain ; une croissance plus qualitative, plus durable et, là aussi, sur cette question, nous n'avons perdu que trop de temps et c'est l'enjeu absolument prioritaire pour moi.
Nous avons un modèle de croissance qualitative à créer. Cela veut dire mettre le paquet des investissements européens et nationaux sur la recherche, sur la formation initiale et tout au long de la vie. Bref sur tout ce qui fait que nous, Français et Européens, nous pourrons nous adapter au monde de demain qui ne sera absolument pas le même que celui que nous avons connu. C'est la troisième idée.
Nous avons besoin d'une politique commune, Anne Laperrouze en a parlé, en matière d'énergie, d'économies d'énergie, d'énergies renouvelables, mais également en matière de gestion, aujourd'hui, des stocks énergétiques. Nous avons besoin d'une autonomie de l'Union européenne et d'une autosuffisance de l'Union européenne. Nous ne pouvons pas être demain dans les mains de la Russie ou de l'Algérie. Nous devons, sur cette question, très sérieusement, nous doter d'une autonomie et d'une capacité autonome à agir. C'est extrêmement important.
Nous avons devant nous la réforme de la PAC. Nous devrons la conduire. Aujourd'hui, vous le savez, 80 % des subventions vont à 20 % des agriculteurs. Il y a évidemment une réforme à faire pour davantage d'équité et nous devons également la défendre et la porter.
Nous devons avoir une politique en matière de migration. Gérard Deprez en a parlé ce matin. La question du vieillissement du continent européen est une vraie question et celle des flux migratoires en est une autre. Nous devons la regarder d'une manière réaliste, mais en même temps humaine et, j'allais dire, humaniste.

Ensuite, et c'est ma deuxième partie, après celle des valeurs et de notre modèle européen, nous avons également à promouvoir une vision nouvelle du monde et je suis persuadée qu'elle est extrêmement attendue.
Nous sommes dans un monde multipolaire où nous devons considérer -on en a beaucoup parlé ce matin- que désormais travailler pour les grands ensembles, je pense à l'Afrique, aux pays en voie de développement, pour leur autosuffisance, alimentaire et en termes d'énergie.
Pendant des décennies, l'Europe a subventionné les produits agricoles à l'exportation, ce qui fait que les produits alimentaires qui arrivaient en Afrique étaient moins chers, car subventionnés, que l'alimentation locale qui aurait pu se développer. C'est tout simplement criminel. Quand les Américains continuent de subventionner le coton, c'est tout simplement criminel.
Nous devons travailler à un modèle de continents qui soient autosuffisants, pour l'alimentation mais également pour l'énergie. Quand je vois les grands projets de M. Guaino sur l'Union pour la Méditerranée qui explique que l'on va mettre des capteurs solaires dans toute la partie d'Afrique du Nord pour pomper de l'énergie solaire… et l’amener chez nous, je dis que ce n'est pas ainsi que l'on doit concevoir les choses !
Nous avons pillé ce continent dans ses énergies -bois, pétrole, minerais- et nous devons aujourd'hui passer à une politique nouvelle dont dépendra l'équilibre nouveau du monde que nous souhaitons.
Dans cette vision nouvelle du monde, je pense que cette question d'autosuffisance est extrêmement importante. Et nous devons, nous, au Mouvement démocrate, ouvrir la problématique du commerce international.
Je souhaite que, demain, nous puissions débattre de la prise en compte des normes sociales et environnementales dans le cadre de l'Organisation Mondiale du Commerce.
Toujours sur l'organisation du monde, il faut que vous sachiez une chose, c'est que la vision portée sur l'Europe par ceux qui ne sont pas citoyens européens est une vision très différente de celle que nous portons sur nous.
Parfois, l'Europe est décriée par les citoyens européens qui la trouvent trop lointaine, trop technocratique, mais il faut savoir que c'est exactement l'inverse de la vision que les habitants du monde entier portent sur l'Europe. Ils ont envie que l'Europe existe, ils ont envie qu'elle existe politiquement. Ils ont besoin de l'Europe.
Nous savons que la plupart des grands conflits -je pense au Moyen-Orient, à l'Afghanistan, à l'Irak, au Darfour- ces grands conflits dans le monde ne seront pas réglés en absence de l'Europe. On a besoin de l'Europe pour les régler. Nous sommes attendus dans le monde.

Ce sera ma conclusion.
Il y a un mot dont nous n'avons pas parlé ce matin, c'est démocratie et droits de l'Homme. Ce sont les valeurs de l'Europe, des valeurs dont nous allons avoir besoin dans les mondes difficiles qui viennent devant nous.
Le changement climatique va provoquer des successions de changements extrêmement lourds : famine, populations qui changent de périmètres, désertification. Tout ceci n'appelle pas toujours la démocratie et nos valeurs européennes de démocratie et de droits de l'Homme sont plus que jamais attendues dans le monde entier.
J'ai entendu certains parler de l'Union pour la Méditerranée et dire qu'ils ne la font pas pour les Droits de l'homme ou la démocratie, mais pour le commerce… Et je pense que c'est exactement l'inverse de ce que nous devons suivre comme horizon.
Merci.


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Remerciements

Posté par : JudithJ | 11 juin 2008 12:26

Je souhaitais remercier Marielle de Sarnez pour l'organisation de cette convention, la qualité et la diversité des débatteurs, la pédagogie questionnante plutôt que des réponses toutes faites, .... C'était très formateur et cela nous permettra de relayer dans nos Modem locaux, ces débats pour proposer des contributions à la construction du projet Europe. J'espère que nous aurons souvent de telles réunions. Merci encore


Merci pour la retransmission de la Convention

Posté par : cellodan59 | 8 juin 2008 20:39

J'ai particulièrement apprécié de pourvoir suivre en direct - partiellement cependant - cette Convention Européenne où les thèmes abordés ont été à la fois nombreux et riches. L'ensemble de ces interventions est de nature à constituer une solide plate-forme de départ nous permettant d'engager des réflexions approfondies dans nos départements, esquisser puis élaborer les thèmes essentiels de prochaine campagne des "européennes" (car nous y serons vite). A cette fin : 1. la totalité des enregistrements vidéo de la convention seront-ils prochainement disponibles sur ce site? 2. ou sera-t-il possible de disposer de ces enregistrements sur une autre forme.

NdM : toutes les videos seront mises en ligne le plus rapidement possible