Je voudrais développer successivement trois points : un général sur l'Asie, un deuxième sur les événements chinois et un troisième sur l'urgence absolue d'une politique européenne dans cette région-là, qui, je le rappelle, abrite environ la moitié de la population mondiale.
Concernant le premier point, je ne voudrais pas seulement insister sur ce que l'on dit partout et qui est vrai, à savoir la montée en gamme des économies asiatiques, des problématiques de l'Asie, de l'environnement, problématique maintenant décisive, ou la montée en gamme des politiques asiatiques, des enjeux asiatiques et des conflits. Par bien des côtés, l'Asie est en 1914, et aujourd'hui, elle pourrait très bien arriver à des conflits très graves. Ce sont des choses connues et justes.
Ce sur quoi un spécialiste peut et doit insister, c'est sur le fait qu'il reste encore de très grandes incertitudes sur les croissances asiatiques et qu'après avoir ignoré l'hypothèse de ces croissances, il ne faudrait pas les surévaluer.
Les grands pays d'Asie, chacun à leur niveau, rencontrent actuellement des problèmes extrêmement
graves. Ils ont des chances très raisonnables de les résoudre, mais ce n'est pas joué et dit
d'avance.
En gros, le Japon a réglé son problème de passage à une économie qualitative, mais,
maintenant, les Japonais n'ont plus tellement envie de travailler. C'est comme une étape alpestre.
Les Japonais sont tout en haut et n'ont plus tellement envie de pédaler. Les Chinois arrivent en
suant et en soufflant, mais ne savent pas bien prendre les virages. Ils ont besoin d'un autre type
de dérailleur et de passer à une économie plus technologique et, en bas, il y a le cycliste
péruvien ou indien, qui avance à tout allure, mais qui est encore loin.
Le deuxième point, c'est la question des événements chinois. Je pense que, face aux problèmes
dramatiques, la vérité ou ce qui approche le plus possible de la vérité, suffit.Ce qui s'est passé
au Tibet est, pour l'essentiel, un problème colonial et je suggère que les Français ne fassent pas
les malins, car cela a des relents assez forts d'Alger. Les niaiseries que l'on a pu dire sur le
totalitarisme chinois ont été ensuite annulées, mais il ne faut pas non plus exagérer dans l'autre
sens, face à ce qui s'est passé au Sichuan, c'est-à-dire se laisser trop influencer par l'attitude
responsable des autorités chinoises et c'est un pouvoir d'État et non un pouvoir totalitaire de
parti qui est intervenu.
Quelle est la situation ?
La Chine est une formation historique. Elle est en transition d'un système qui était
autrefois totalitaire et qui a été effectivement atroce, à un système autoritaire ploutocratique
dans lequel, ce qui est le plus recherché, ce n'est pas de réprimer les droits humains, dont le
gouvernement chinois se moque. Ce qu'il veut, c'est faire des sous, pour l’intérêt des siens
et du pays. Le problème est donc de moins en moins celui des droits de l'homme au sens
classique et de plus en plus celui des droits sociaux.
La défense des droits sociaux en Chine rejoint les intérêts bien compris du reste de la
planète. Nous ne sommes pas contraints de dire aux Chinois que l'on est ravi du fait qu'il n'y a
pas de démocratie chez eux, que la presse soit contrôlée, car elle l'est, qu'il y ait quelques
journalistes emprisonnés sur les 550 000 journalistes en Chine. Ce qui est important et grave,
c'est le contrôle global de l'information.
En même temps, les deux problèmes majeurs sont les droits sociaux et la question de
l'environnement, question absolument dramatique à l'heure où je vous parle.
Le problème est d'éviter que des millions de paysans du Sichuan soient victimes d'une
inondation survenant à cause de divers nouveaux barrages artificiels. De la même manière, on court
après des fuites radioactives dont on ne sait pas d'où elles viennent et il y a toute une série
d'autres barrages qui pourraient lâcher. Ce sont les vrais et les énormes problèmes.
Que faut-il faire ? C'est pour m’efforcer de répondre à cette question que j'ai accepté
la proposition de venir parler devant vous. L'Europe est très inefficace et très inutile dans cette
région, excepté sur la question du dialogue global Asie / Europe. Il y a une sorte de sommet Asie
Europe et ce n'est pas mal. Par ailleurs, l'image globale de l'Europe a été beaucoup boostée, et
c'est bien, par l'euro. Nous sommes dans une région où l'on dit : "Dis-moi ce que tu as dans ta
poche et je te dirai qui tu es". Cela impressionne beaucoup.La plus grande monnaie du monde est
européenne. Pour le reste, la plupart des pays asiatiques savent depuis longtemps, et les autres
l'apprennent, comment jouer les Européens les uns contre les autres.Je reviens de plus de
cinq ans en Chine. La Chine est un ancien empire qui a l'habitude des politiques d'empire qui
consistent à diviser les voisins et à nous traiter comme des tributaires. La diplomatie française
est tout à fait d'accord pour jouer ce jeu, vu que les Français estiment qu'ils sont les meilleurs
et qu’ils oublient vite qu'ils font 3 fois et de demi moins que les Allemands. Pour leur
part, les Allemands ne veulent pas trop qu'on les embête avec le poids de l'Europe, car,
mettez-vous à leur place, c'est tout de même l'un des marchés où ils réussissent le mieux.
Quant aux Anglais... ce n'est pas idéal !
D'une part, la Chine a maintenant atteint une énorme dimension. D'autre part, les problèmes
qui s'y posent sont très graves sur le plan humain, social et environnemental.Il est donc devenu
nécessaire de les aborder d'une manière européenne. L'Europe, c'est la vérité et la mesure dans le
monde.
La Chine doit être approchée, non pas par cette espèce de technocratie d'opinions fluctuantes
que nous connaissons en France, qui a fait varier la politique de Sarkozy d'un excès de
compréhension à l'égard de Pékin à un excès de dureté, et à nouveau la politique du tributaire.
Je pense que seule une politique européenne de mesures collectives pourrait imposer un
langage de vérité qui ferait masse au plan international. Il faut que, nous Français, nous ayons le
courage de penser que le pays qui doit être en tête de fil en Chine est l'Allemagne En Inde, c'est
l'Angleterre.
Au Vietnam, ce sera probablement nous… Il faut imaginer que l'Europe devienne dans le
monde un ensemble collectif où l'on arrête de se marcher sur les doigts de pied des uns et des
autres, que l'on nomme, enfin, des fonctionnaires européens, là et ailleurs, pour un véritable
engagement dynamique, mais il faut que, chaque fois, on s'appuie sur la compétence du pays qui
connaît le mieux le terrain. Cela ne devrait être un secret pour personne, la meilleure pour la
Chine, c'est Angela Merkel, car elle a pris le risque de recevoir le Dalaï Lama.
Pour terminer, je plaide à l'égard des pays d'Asie en faveur d'une approche qui soit de
vérité, que l'on dise les choses aux Asiatiques, mais, en même temps, une approche de mesure. Il
faut, premièrement, dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, ne pas se raconter
d'histoire et, deuxièmement, travailler comme les Européens le font quand ils s'y mettent, quand
ils s'en occupent, à la fois pour eux-mêmes et pour la paix du monde.
Merci.