"Merci, Madame la Présidente.
Je vais aborder un thème relativement délicat. Ce n'est pas un élément du modèle européen, mais un problème plutôt spécifique.
Je vais faire trois précisions avant d'entrer dans le vif du sujet. Je parle à titre strictement personnel, je n'engage ni François Bayrou, ni le MoDem, ni le Parlement européen. J'assume seul la responsabilité de mes propos.
Je vais citer des chiffres. Ils ne sont pas de moi. Je ne suis pas démographe. Les chiffres que je vais citer brièvement sont officiels. Ils viennent, soit des Nations Unies, soit de l'OCDE, soit de rapports officiels de l'Union européenne....
...
Troisième préliminaire pour un sujet aussi délicat que je vais aborder en dix minutes :
on ne peut qu'être schématique. Il est vraisemblable que certaines des formulations que je vais
utiliser vont vous apparaître comme manquant de prudence ou même de justice dans certains cas. Je
m'en excuse à l'avance.
Je vais tracer, dans un premier temps, quelques points de repère sur l'évolution
démographique du continent européen, quelques points avant d'essayer d'en tirer quelques
conclusions sur le plan politique.
Ceux d'entre vous qui suivent ces événements savent que le continent européen a cette
particularité, pour l'instant, d'être le seul continent qui n'est pas en croissance démographique
qui est même en déclin démographique.
Les chiffres que je cite prévoient que d'ici à 2050, la population du continent européen, pas
seulement de l'Union européenne, pourrait diminuer dans une fourchette qui de 55 à
100 millions d'habitants, alors que, dans le même temps, c'est l'un des éléments qui doivent
préoccuper ceux d'entre nous qui essaient d'avoir des relations d'égalité avec les États-Unis, la
population des États-Unis, de l'ordre de 300 millions maintenant va passer, à
400 millions.
Ceux qui se préoccupent des phénomènes migratoires et des bons rapports entre les pays des
deux rives de la Méditerranée doivent savoir que, dans quelques années, dans cinq ou
six ans, pour indiquer la réalité du problème, la population des pays africains du sud de la
Méditerranée va dépasser la population des pays européens du nord de la Méditerranée, alors qu'il y
a un siècle, le rapport était inversé. Du simple au double…
Ce vieillissement de la population européenne va avoir une importance considérable sur la
structure de la population européenne : moins d'enfants, puisque les femmes font en moyenne
moins d'enfants, et plus de personnes âgées.
Je prends l'exemple de la France : en 1950, les enfants de moins de 4 ans
représentaient plus de 10 % de la population, mais, dans quelques années, dans vingt ou
trente ans, ils ne représenteront plus que 5 % de la population. Or, dans le même temps,
la population des personnes de plus de 65 ans, qui représentait 12 % de la population il
y a une cinquantaine d'années, en représentera 32 %.
Ce qui est important pour nous et pour savoir comment gérer notre avenir, c'est de noter que
ce faible taux de natalité et l'allongement de l'espérance de vie, dont nous nous réjouissons tous
sur le continent européen, va avoir un impact considérable sur la population en âge de travailler,
ceux que l'on appelle les 15/65 ans.
L'institut Eurostat, qui est l'institut officiel de l'Union européenne en statistiques,
prévoit que la population européenne en âge de travailler va diminuer de 53 millions de
personnes entre aujourd'hui et 2050.
En conséquence, comme le nombre de personnes de plus de 65 ans va, dans le même temps,
augmenter entre 50 et 60 millions d'habitants, cela signifie que ce que l'on appelle le
ratio de dépendance, c'est-à-dire le nombre de personnes de plus de 65 ans par rapport au
nombre de jeunes de 15 à 65 ans va passer de 25 % à plus de 53 %.
Cela veut dire très concrètement qu'alors qu'aujourd'hui, il y a encore quatre actifs
pour assumer la charge d'un pensionné, il y aura, en 2050, moins de deux actifs par pensionné,
ce qui signifie que nous serons devant un problème sérieux.
J'ai dit ceci et ces prévisions sans tenir compte des phénomènes migratoires, sur lesquels je
viens maintenant.
On peut tirer de l'analyse de l'évolution démographique du continent européen et des autres
continents deux conclusions essentielles : dans un monde comme celui d'aujourd'hui où les
pays riches font peu d'enfants et qui vieillissent donc, alors que les pays pauvres font beaucoup
d'enfants, les pressions migratoires ne vont pas cesser de s'accentuer.
C'est une réalité. Ce phénomène est déjà en cours.
Les statistiques officielles de l'Union européenne montrent que, depuis le début des années
2002, le nombre net de ressortissants de pays tiers, les immigrés, qui entrent sur le territoire de
l'Union européenne par an se situe, bon an, mal an, entre 1,5 millions et 2 millions, par
la voie du regroupement familial, des réfugiés politiques ou par la voie, dans un certain nombre de
pays, des régularisations.
Il est à prévoir que ces chiffres augmenteront dans les prochaines années, en fonction
d'événements politiques qui se produiront inéluctablement, car on sent bien qu'il y a des pays qui
ne sont pas stabilisés, et aussi en prenant en considération le fait que nous pourrions avoir,
demain, un nombre en croissance de réfugiés climatiques.
À côté de ces pressions migratoires dans nos pays de l'Union européenne, qui sont dotés d'un
système basé sur le modèle social Européen dont vient de parler Jérôme, mais où la population
active va diminuer, les besoins migratoires ne vont pas cesser d'augmenter. Il faut donc que nous
compensions les 53 millions de jeunes de 15 à 60 ans, enfin d'actifs, qui ne vont
plus être sur le marché du travail dans les 50 ans qui viennent.
En outre, ces besoins migratoires, on le sent déjà maintenant, se manifestent essentiellement
aux deux extrêmes de ce que j'appelle l'échelle de qualification du marché du travail.
Nous sommes en déficit de plus en plus dans un certain nombre de pays pour les emplois
hautement qualifiés et il y a, par exemple, maintenant 25 000 emplois d'ingénieurs non
pourvus en Allemagne.
Dans le même temps, il y a un certain nombre de métiers non qualifiés que les citoyens
européens ne veulent plus prendre le risque d'exercer et pour lesquels ils recourent de plus en
plus à de la main-d'œuvre originelle de pays de migration (le personnel de restauration, le
nettoyage, les soins aux personnes, le bâtiment etc.).
De cette analyse, je voudrais tirer cinq conclusions. La première, c'est que, pour une
campagne à l'occasion des élections européennes, le débat sur le vieillissement de la population
est important et son impact migratoire est une exigence.
Nous ne pouvons pas laisser aux populistes et extrémistes de tous poils la chance d'occuper
l'espace public et de contaminer les esprits avec leur fantasmes ou solutions indignes et stupides.
Je dis que ce débat est urgent pour deux raisons.
La première, c'est qu'un certain nombre de mesures, qu'il faut prendre compte tenu de ce que
j'appelle l'inertie des phénomènes démographiques, doit être amorcé dès maintenant, si l'on veut
qu'elles aient un impact dans un certain nombre d'années.
Deuxièmement, les quelques chiffres que j'ai cités le montrent, ce débat doit être global. Il
doit être mené en ayant le courage d'affronter, à la fois, la réalité d'expressions migratoires qui
vont continuer à s'exercer et s'amplifier, mais également les besoins migratoires qui apparaissent
déjà et que nous allons devoir combler.
Je sais aussi que ce débat va être difficile, car il s'agira tout à la fois dans un projet
politique d'assurer le respect intégral des droits fondamentaux, y compris ceux que l'on oublie le
plus souvent, c'est-à-dire des migrants, de tenir compte des réalités économiques et du marché du
travail des pays de l'Union, tout en veillant à assurer les chances de développement des pays
d'origine des migrants. Ce ne sera pas le plus simple.
Ce n'est pas la peine que les pays essaient de s'en tirer isolément par rapport à ce
problème-là.
Le problème du vieillissement concerne, à des titres divers, tous les pays de l'Union
européenne. Le problème des migrations également. Quand les migrants entrent dans un pays au bout
d'un certain nombre d'années, on ne va pas les priver de la libre circulation, on a organisé
l'Europe pour que les citoyens circulent librement si un pays décide d'accepter des personnes sur
son territoire, cela deviendra inéluctablement, à un moment, le problème des autres.
Si un pays essaie d'adopter une politique restrictive à l'égard des migrants, sans
concertation avec les autres, il ne fait que déplacer le problème et reporter une partie de la
charge sur ses voisins ou sur d'autres pays qui ont adopté une politique plus humaniste et plus
tolérante. Il est urgent et nécessaire d'aborder ce problème en concertation et de préférence en
intégration sur le plan européen.
Troisième conclusions politique : la logique répressive ou la logique sécuritaire, si
elle est nécessaire, ne suffira pas.
Personne ne conteste qu'il faut assurer un contrôle effectif de nos frontières, qu'il faut
lutter efficacement contre l'immigration illégale et en particulier contre les mafias criminelles
qui organisent les passage,s notamment au travers de la Méditerranée ou dans l'océan Atlantique.
Il faut lutter aussi contre les négriers qui, dans nos pays, chez nous, utilisent les
travailleurs immigrés dans des conditions proches de l'esclavage.
La manière dont nous gérons aujourd'hui les problèmes de l'immigration ou dont nous ne les
gérons pas a pour conséquence que les deux tiers des immigrés qui viennent maintenant sur le
continent européen ont un faible niveau de qualification et qu'en conséquence, en règle générale,
dans certains pays - c'est le cas notamment en France, en matière de chômage - ils ont un taux de
chômage qui est, en règle générale, le double, sinon davantage, par rapport aux nationaux.
Qui aidons-nous avec de telles politiques ? Les immigrés ? Leurs pays
d'origine ? Nous-mêmes ?…
Nous devons donc à la fois apprendre qu'il n'y aura pas de politique active d'immigration
réussie s'il n'y a pas une politique active d'intégration réussie.
Je vais en dire quelques mots et, si en même temps nous n'avons pas le courage et la volonté
politique de pratiquer une politique active d'immigration économique, une des principales faillites
des différents pays de l'Europe, pas de tous, mais en particulier des vieux pays, est que nous ne
parvenons pas à réussir correctement l'intégration des populations immigrées qui sont déjà sur
notre territoire.
C'est la raison pour laquelle, dans les prochaines années, il faut qu'au niveau européen - et
le traité de Lisbonne, s'il est ratifié, permettra de faire des avancées dans ce domaine - la
politique de l'intégration et la volonté active de l'intégration des immigrés doit être l'une des
priorités politique de l'agenda social européen,.
Certains pays ont plus d'efforts à faire que d'autres. C'est le cas notamment de la France
par rapport à l'Espagne. Dans un pays comme l'Espagne, le taux d'emploi des immigrés est, pour
l'instant, supérieur à celui des Espagnols natifs et, par contre, dans les pays comme le nôtre, le
taux d'emploi des immigrés est de loin inférieur à celui des natifs.
Cela veut dire qu'il y a quelque chose que nous n'avons pas vu, que nous n'avons pas voulu
voir, ou en tout cas auquel jusqu'à présent, nous n'avons pas suffisamment réfléchi.
Dernière conclusion, c'est un fait évident et nous le savons tous, que les pressions
migratoires proviennent, pour l'essentiel, de pays qui se développent trop lentement, qui souffrent
de l'instabilité politique, de mauvaise gouvernance, de criminalité, de corruption etc..
Le malheur veut que beaucoup de ces pays qui souffrent de tout ou partie de ces maux sont nos
proches voisins, notamment géographiquement -il suffit de traverser les 14 kilomètres du
détroit de Gibraltar pour les voir- ou du fait de l'histoire ou de la culture, car je ne veux pas
utiliser le mot colonisation. J'ai donc essayé d'utiliser le mot "culture".
Jusqu'à présent, les relations avec ces pays restent pour l'essentiel la "chasse gardée" de
certains pays européens sans pourtant qu'aucun de ces pays dès maintenant ait la volonté ou les
moyens d'investir massivement dans un vrai partenariat de développement avec les pays dont ils sont
ou dont il ont été si proches.
C'est ma conviction profonde que l'Union européenne, qui fait actuellement beaucoup d'efforts
pour amener l'Est de l'Europe à intégrer l'Union européenne et rejoindre le concert des pays
européens les plus avancés… C'est ma conviction que l'Union européenne ne fait pas assez pour
les pays du sud, l'Afrique du nord et l'Afrique sud-saharienne.
Les pays de l'Est ont vocation à être membres de l'Union européenne, ce qui n'est pas le cas
des pays du continent africain; mais il y a une réalité, compte tenu de la situation dans laquelle
nous sommes pour l'instant, c'est que tous les pays européens vont faire l'objet et de pressions
migratoires accentuées.
Il suffit, pour un pays, d'entrer dans l'Union européenne pour devenir un pays d'immigration,
pour que ce soit un pays dans lequel les ressortissants d'autres pays veulent venir. C'est
systématique.
Et en même temps nous aurons tous des besoins migratoires. Mesdames messieurs c'est un des
principaux chantiers européens du futur.
Il faudra que nous ayons l'intelligence et le courage de proposer aux pays d'Afrique du nord,
et aux pays de l'Afrique sud-saharienne en particulier, de véritables partenariats de développement
qui seraient une sorte d'équivalent, sur le plan des objectifs, des mécanismes et des modalités, au
fond, structurelles que nous connaissons maintenant, destiné à pallier les insuffisances de
développement de certains de nos pays membres.
Certes, c'est bien, mais l'Union européenne n'a pas aujourd'hui la compétence pour le faire,
dont certains diront qu'elle n'en a pas les moyens.
À ceux-là, il faut répondre simplement que ces pays en ont besoin et que nous en avons autant
besoin qu'eux.
Je pense que cette nécessité devrait suffire à nous convaincre.
Je vous remercie."