Je crois qu'il peut y avoir et qu'il y a un modèle social européen et qu'il justifie le qualificatif de modèle, car il est proposé aux Européens depuis longtemps. Ils essaient de le vivre plus ou moins bien. C'est aussi sans arrogance et je dirais avec une fierté modeste, une proposition pour le monde.
Le modèle social européen est d'actualité dans le contexte de la mondialisation.
L'expression du « modèle social européen » est polémique. Elle est combative. Lorsqu'elle a été utilisée, pour la première fois, de manière politique, c'était par Jacques Delors, à la fin des années 1980, lorsqu'il s'agissait, pour lui, de communiquer l'idée que le social européen n'était pas seulement une compensation du grand marché intérieur, un accompagnement, mais aussi une ambition, l'ambition pour les Européens, unis dans ce projet, de renouer avec de très anciennes racines qui avaient peu à peu forgé le type de société, de démocratie, de lien social qui a vu le jour partout en Europe depuis le Moyen Âge, en passant par la révolution industrielle et surtout après la Seconde Guerre mondiale.
Au fond, c'était la ré-appropriation d'une mémoire collective, de valeurs collectives, communes,
que proposait Jacques Delors avec cette idée d'un modèle social européen.
Cette expression est polémique. À l'inverse, en 2005, au moment de la présidence britannique,
beaucoup de voix se sont fait entendre pour dire : "Il n'existe pas de modèle social
européen". Il y a tellement de diversités parmi les Scandinaves, les Latins, etc., que l'on n'a pas
le droit de parler d'un modèle qui leur serait commun et, fait étrange, ceux qui contestaient
l'idée qu'il puisse y avoir quelque chose de commun au plan des structures sociales, économiques
étaient en même temps ceux qui demandaient moins d'Europe, moins de législation, moins de dépenses
pour pouvoir se battre dans la compétition internationale en étant le plus souple, le plus léger et
en laissant de côté ceux qui sont le plus en difficulté.
Justement le modèle social européen, c'est tout à fait autre chose. C'est gagner en misant et
en investissant sur les maillons faibles, en étant convaincu qu'une société est une chaîne, une
cohésion, une communauté et qu'elle avance au pas de tous.
Incontestablement, les historiens, les sociologues constatent qu'il existe bel et bien un
modèle social européen. Il y a trop de traits communs, y compris entre l'Est et l'Ouest.
La Tchécoslovaquie a précédé la France dans la construction d'un modèle complet de protection
sociale. Incontestablement, l'Europe se distingue des États-Unis, du Japon, de l'Australie, par le
fait que les pouvoirs publics ont un soin étroit de la cohésion sociale et se portent garant de
l'unité de la Nation, de la collectivité internationale.
Les dépenses publiques de la protection sociale représentent, en Europe, environ le tiers du
PNB. Aucun autre ensemble au monde n'a cette proportion. La proportion de ces dépenses, qui vient
de la part de l'État et pas du secteur privé, atteint dans le domaine de la santé 80 %, aux
États-Unis, seulement 40 %.
Il y a des différences marquées, structurelles. Le Royaume-Uni, qui ne se réclame pas du
modèle social européen, est beaucoup plus proche de l'ensemble de l'Europe qu'il ne l'est des
États-Unis.
Il existe donc, de fait, un tel modèle des structures communes, rassemblées autour de l'idée
générale que le contrat de travail est, en principe, un contrat de longue durée, protégé des
deux côtés. Il existe des intermédiaires sociaux, des partenaires sociaux qui sont chargés de
faire vivre les relations sociales en relation avec l'État et qui représentent les communautés de
travail.
Il existe, enfin, un engagement unique -cette solidarité universelle est organisée- qui fait
que nulle n'est normalement laissé face à l'adversité, mais ces trois traits nous masquent
l'essentiel.
Le fond du modèle social européen, qui s'est forgé depuis des siècles et souvent dans les
combats, dans la naissance difficile d'une démocratie industrielle, d'une démocratie ouvrière, est
constitué des valeurs collectives.
La première, c'est que le travail n'est pas une marchandise. Ce que reflète un contrat de
longue durée, c'est qu'employeurs et salariés aspirent à un même projet. C'est une valeur, c'est ce
qu'ils recherchent. Dans le travail, le salarié s'accomplit et, en même temps, il participe à un
projet collectif qui est aussi le projet de l'entreprise.
Entre l'État et les individus, il n'y a pas rien. Nous ne sommes pas des atomes. Il y a des
intermédiaires, que l'on appelle les "corps intermédiaires" de la société civile. Ils sont chargés
de permettre un pluralisme de débat et d'exercer une solidarité à un échelon perceptible.
Enfin, cette protection sociale, dont on dit qu'elle coûte si cher. La société garantit
contre les risques de la vie, mais c'est en vue de faire des citoyens capables de participer à la
vie elle-même et être eux aussi des porteurs d'une démocratie à venir.
Les valeurs collectives, qui sous-tendent de fait l'existence de ces institutions, dans tous
les pays de l'Union européenne sont, en réalité, des valeurs éthiques, des valeurs civiques et ce
sont elles qui expliquent, au fil du temps, face à des difficultés toujours très grandes, qu'il y
ait cette sorte de résilience, une capacité de régénération des sociétés européennes.
Si le modèle social européen est valide face à la mondialisation, c'est que, normalement, si
ses principes et ses valeurs sont appliqués, il permet de faire face au changement et de regarder
l'avenir sans crainte.
C'est un modèle de résilience, de régénération. Ce n'est même pas la mondialisation, ni le
vieillissement, etc. C'est que la fonction de protection, de simple redistribution a fini par
surpasser la fonction de promotion et de préparation de l'avenir.
Actuellement, en moyenne, les dépenses sociales dans les pays européens représentent près
d'un tiers du PNB. Là-dessus, plus de 18 % sont consacrés à la protection, au simple maintien
de l'acquis et seulement 13 % sont consacrés à la préparation de l'avenir, aux prestations
familiales, à la politique active de l'emploi, aux dépenses de santé qui permettent de travailler
le plus au long de la vie, à la formation quotidienne.
D'une certaine manière, cet écart négatif, c'est le signe de la difficulté du modèle social
européen d'être fidèle à ces valeurs qui sont des valeurs de préparation de l'avenir,
d'anticipation de construction d'une vision collective.
Nous avons fait, à la Commission européenne, pour préparer un nouvel agenda social, des
études sur qu'est-ce qui marche et qui ne marche pas et quels sont les pays qui, dans le cadre de
ce modèle, rencontrent des difficultés et quels sont ceux qui réussissent ?
Il n'y a pas que les pays scandinaves qui réussissent dans la perspective du modèle social
européen. Il y a aussi des pays dont on parle moins, comme l'Espagne, l'Autriche, les Pays-Bas, des
pays qui ne sont pas si différents de nous au fond et qui, comme l'Italie, comme l'Allemagne, ont à
affronter ce retour aux sources, ce retour aux valeurs fondamentales auxquelles je faisais
allusion.
Les traits principaux qui pourraient nourrir le programme, c'est d'abord l'idée que rien ne
peut remplacer un dialogue social vivant. La modernisation passe à travers la discussion des
partenaires sociaux et des rôles clairs entre l'État, ses partenaires, les entreprises et les
salariés.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de conflit, qu'il n'y a pas de combat. Cela veut dire
que chacun a sa place et qu'il y a, à l'ultime fin, la possibilité d'un compromis.
La seconde grande chose dans les pays qui réussissent, c'est le lien entre l'éducation
initiale et la formation continue. Aujourd'hui, près de 16 millions de jeunes Européens
quittent l'école ou l'université sans un véritable diplôme. Les mêmes auront beaucoup de mal à
réussir un parcours de formation continue, à vivre les transitions de la vie qui seront de plus en
plus nombreuses.
C'est cette articulation que François Bayrou connaît bien entre l'éducation initiale, à tous
les niveaux de formation, et le parcours ultérieur de formation continue qui est la clef des pays
qui réussissent.
La troisième chose, c'est de pouvoir intégrer et accueillir les migrants. C'est une question
extrêmement difficile. Nous savons que, dans beaucoup de pays, on rame à contre-courant et,
pourtant, c'est ce que font ceux qui réussissent.
L'Espagne, que nous pointons parfois du doigt, est en train de mettre en place, au niveau
local et régional, un processus d'accueil et de valorisation des migrants aux plans politique et
associatif, processus qui mérite d'être regardé et reconnu.
Une quatrième chose, c'est la lutte contre les inégalités. Les inégalités minent la cohésion
sociale. L'une des questions importantes, c'est l'égalité en matière de santé. Comment dire aux
Européens qu'ils doivent travailler plus longtemps - ce qui est parfaitement justifié pour
équilibrer les finances publiques - si, en même temps, l'espoir d'une vie, d'une vraie vie après la
retraite est tellement inégalement partagé…
Il faut lutter contre les inégalités et, tout particulièrement, les inégalités en matière de
santé.
Voilà, je crois, quelques pistes qui doivent être ouvertes, mais, en même temps, j'aimerais
insister sur le fait que ce bouquet de réussite potentielle du modèle social européen n'est pas
seulement un bouquet pour nous. C'est également un bouquet pour les pays de l'Europe.
À la place où je m'occupe aujourd'hui de retraite, je vois la demande chinoise, brésilienne
et indienne d'apprendre comment préparer l'avenir à travers un véritable modèle social.
Le fait que des millions et des millions de Chinois ne puissent préparer l'avenir autrement
qu'en épargnant et sans pouvoir espérer une solidarité pour eux-mêmes, lorsqu'ils auront
60 ans, est un blocage de la croissance chinoise, comme il l'est de la croissance indienne et
brésilienne.
Les Chinois regardent vers nous et, quand il s'agit de modèle social européen, nous ne devons
pas en avoir honte.
J'espère que, dans les programmes, dans le programme des partis politiques, dans l'action de
la Commission européenne, nous trouverons ces deux choses. C'est un modèle porteur d'avenir.
C'est un modèle qui permet d'aborder les changements. C'est un modèle pour le monde et c'est un
modèle qui va permettre à chaque pays, non pas d'imiter strictement les autres, mais, depuis et
dans sa propre histoire ou son propre génie, de trouver le moyen d'être fidèle à ces valeurs
collectives.
Le travail n'est pas une marchandise. Nous ne sommes pas une collection d'atomes et nous
sommes voués à devenir des citoyens pour la société.