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27 octobre 2008 Intervention de Nicole MaestracciNicole Mestracci est magistrate. Elle est actuellement Présidente de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale, qui s'occupe des plus pauvres. Cette fédération rassemble 750 associations de lutte contre l'exclusion, 2 200 centres qui travaillent pour plus de 600 000 personnes en difficulté par an. Elle a eu, pendant quatre ans, la responsabilité, en France, de la mission interministérielle de la lutte contre les drogues et les toxicomanies. "Merci de m'avoir invitée pour parler de ceux qui sont les plus vulnérables à la crise. Michel Camdessus a dit tout à l'heure que les plus pauvres seraient certainement les plus vulnérables, ceux qui seraient les plus touchés par la crise. C'est de ceux-là dont je vais parler à partir de quelques lieux d'observation : la FNARS -François Bayrou l'a décrite tout à l'heure- 850 associations, des plus grandes (le Secours catholique, Emmaüs ou l'Armée du salut), aux plus petites associations locale, 2 200 établissements qui accueillent chaque année 600.000 personnes, la moitié des centres d'accueil pour demandeurs d'asile et des chantiers d'insertion, c'est-à-dire des chantiers qui permettent aux personnes les plus éloignées de l’emploi, de travailler. C'est aussi mon activité en tant que présidente d'un tribunal de la justice judiciaire. Les tribunaux de grande instance jugent essentiellement des personnes pauvres et, bien avant la crise, j'ai vu monter le nombre de dossiers de surendettement. Puis, très récemment, le Grenelle de l'insertion, organisé par Martin Hirsch au cours duquel j'ai présidé un groupe sur les parcours d'insertion. Ce grenelle avait l'intérêt d'associer des usagers du service public (personnes précaires, associations de demandeurs d’emploi…). Ce travail a mis en évidence la distance entre les objectifs affichés par les politiques publiques et la réalité du terrain. Il a montré à quel point les décideurs politiques n’avaient pas vu venir l'évolution de la précarité. D'abord, la crise -c'est une évidence- va aggraver la situation des plus vulnérables, mais ensuite et c'est ce sur quoi je voudrais insister, nous sommes très mal préparés à une augmentation de cette population précaire. Pourquoi ? Parce que, premièrement, en France, nous avons cru que l'on avait un système de protection sociale formidable. C'était l'État providence et on a pensé que ce système allait permettre de résoudre tous les problèmes et de s'adapter à toutes les situations. Deuxièmement, on a cru que les personnes les plus pauvres, finalement, c'était une catégorie à part à l’égard de laquelle il suffisait d’avoir une attitude compassionnelle. L’état s'est ainsi beaucoup déchargé sur les associations de solidarité auxquelles il a délégué une grande partie de sa responsabilité à l'égard de ces populations. Enfin, on n'a pas vu que les frontières étaient très floues et très poreuses entre les plus pauvres et les moyennement pauvres. On a cru aussi pendant longtemps que la croissance suffirait à faire diminuer la pauvreté. Récemment encore, j'ai entendu Laurence Parisot dire, un tout petit peu avant que la crise n'éclate : "De toute façon, la seule chose efficace pour lutter contre la pauvreté, c'est la croissance." Cette croyance date des Trente Glorieuses, pendant lesquelles on avait une vision très optimiste de l'avenir : la croissance produirait nécessairement du progrès social et, donc, résoudrait la pauvreté. Pourtant, nous savions que même pendant les trente glorieuses, l’économie de marché, par nature, laissait de côté une partie des personnes les plus fragiles. En ne protégeant pas suffisamment ces personnes, nous avons fait preuve d’un certain aveuglement. Nous n’avons pas vu les prémisses de la crise et nous nous sommes mal préparés au basculement d’un nombre grandissant de personnes vers la pauvreté. Certes, on vous dira que la pauvreté n'a pas finalement tellement augmenté ces dernières années puisque la pauvreté monétaire n'a cessé de diminuer. Elle a même diminué de 22 % de 2000 à 2005 pour se stabiliser, pour légèrement augmenter à partir de 2005. Le gouvernement envisage de réduire d'un tiers la pauvreté en se basant sur un indicateur qui est celui de la pauvreté absolue, mais, cet indicateur varie en fonction de la croissance quelle que soit l’action spécifique des pouvoirs publics. C'est pour cela que les associations avaient contesté l'utilisation de cet indicateur qui a finalement été maintenu, même si le gouvernement a accepté d’y associer d’autres indicateurs qui traduisent mieux l’évolution de la pauvreté. La pauvreté monétaire a diminué, mais, néanmoins, 880 € de revenu pour les personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, c'est peu et cela concerne aujourd'hui 7, 8 millions de personnes, soit 13 % de la population. Le seuil de pauvreté représente 60% du revenu médian. Celui-ci est d'environ 1 470 € : cela veut dire que l'on a autant de personnes qui sont en dessous de ce revenu que de personnes qui sont au-dessus. On voit donc qu’au-delà des personnes qui vivent au dessous du seuil de propriété, c’est prés de la moitié de la population qui risque de se trouver en situation de précarité dés que survient un accident de la vie (licenciement, réduction du temps de travail, divorce ou maladie) Cette situation montre aussi qu’on ne peut pas considérer la pauvreté sans s’intéresser aux inégalités. On ne peut pas prétendre lutter contre la pauvreté si on ne met pas en place une politique de réduction des inégalités. Or, dans les discours publics, on nous parle beaucoup de réduction de la pauvreté mais très peu de réduction des inégalités alors que, finalement, ce qui a augmenté, ce sont les inégalités. Les inégalités ont augmenté parce que les deux extrêmes ont augmenté : d'un côté, les revenus les plus élevés ont augmenté dans des proportions importantes. Si l'on veut donner un ordre de grandeur, le total des revenus touchés par 20 % de la population qui a les revenus les plus importants est 6,6 fois supérieur au total des 20 % touchés par la population qui a les revenus les plus faibles. Entre 1998 et 2005, les personnes dont le revenu moyen était supérieur à 200 000 € ont vu leurs revenus augmenter de 19 % et cela, bien avant le paquet fiscal. Dans le même temps, la pauvreté est devenue plus intense, c'est-à-dire que la distance entre le seuil de pauvreté (880 €) et ceux qui en sont le plus éloignés a beaucoup augmenté. Certes, l'OCDE dans son dernier rapport vous dira que les inégalités en France ont augmenté moins que dans d'autres pays, parce que notre système de prestations sociales corrige partiellement les inégalités. Cependant, notre système est relativement peu ciblé sur les plus pauvres, puisque, si l'on regarde les 20 % les plus pauvres, ils ne touchent que 16 % de l'ensemble des prestations sociales. Notre système est donc insuffisamment correcteur. Ainsi, en ne se préoccupant que de la diminution de la pauvreté sans s’intéresser à la diminution des inégalités, on aboutit à la situation telle qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire à une augmentation insupportable de l’intensité de la pauvreté et à une augmentation disproportionnée et peu compréhensible des revenus les plus élevés. C’est cette situation qui fait que, contrairement à des pays comme ceux du Nord de l’Europe où les inégalités sont maîtrisées, nous sommes très mal préparés à crise qui s'annonce. Ensuite, on ne sait pas suffisamment que la pauvreté touche particulièrement les enfants (comme l’a relevé le CERC) et les jeunes de moins de 25 ans. Ces derniers sont surreprésentés aujourd'hui dans les centres d'hébergement, ce qui n'était pas le cas il y a une quinzaine d'années. Ils représentent 20% de la population des centres alors qu'ils ne sont que 9 % dans la population générale. Dès lors que les jeunes ne peuvent bénéficier du RMI et qu’ils ne pourront pas bénéficier du RSA, ils sont sans ressources si leur famille ne peut pas les aider ou s’ils sont en rupture avec elle. On ne dit pas assez, ou on ne veut pas suffisamment admettre que les déterminants sociaux sont particulièrement importants. Un seul chiffre concernant le retard à l'entrée en sixième : il concerne 35 % des jeunes issus des familles pauvres et seulement 10 % de la population générale. La structure de l’emploi est également préoccupante. Les jeunes sont deux fois plus souvent au chômage que la population générale et, si on considère ceux qui habitent dans des zones urbaines sensibles, c'est 40 % de jeunes qui sont au chômage. Un autre chiffre me paraît encore plus préoccupant : 14,5 % des jeunes de 18 à 25 ans ne sont aujourd'hui nulle part. Ils ne sont ni en situation d'emploi ni en situation de formation. Cela signifie qu’un pays qui, avant la crise, compte 14,5 % de jeunes qui sont dans des situations de « rien », de « vide », il y a lieu de se faire de souci. Cela veut dire qu’on n’a pas pris les moyens d’aller au devant des jeunes qui sortaient du système scolaire sans qualification et de leur proposer des solutions et des projets. Un autre chiffre que donne l'OCDE dans un rapport récent est le suivant : la probabilité de devenir pauvre est de 25 % supérieure pour les jeunes et les enfants de familles pauvres que pour l'ensemble de la population. C'est-à-dire que dans une grande partie des cas la pauvreté se transmet. Si on met tous ces chiffres en perspective, on voit à quel point les difficultés n’ont pas été anticipées. Un autre élément doit être pris en compte : Ces dernières années, la proportion de chômeurs indemnisés parmi l’ensemble des chômeurs a diminué en raison des restrictions apportées à l'indemnisation du chômage. On va donc assister non seulement à une montée du chômage mais également à une augmentation du nombre de chômeurs qui n’auront droit à aucune indemnisation. Il apparaît donc urgent de revoir les conditions d’indemnisation des chômages, ce que nous ferons nécessairement mais dans de mauvaises conditions en raison de la crise. Là aussi l’absence d’anticipation est patente. Enfin, même s’il n’est pas nouveau, le problème des travailleurs pauvres a émergé sur le plan médiatique récemment : il ne suffit plus de travailler pour sortir de la pauvreté. On compte environ 2 millions de travailleurs pauvres (personnes qui ont travaillé pendant les 6 mois précédents mais qui restent en dessous du seuil de pauvreté ainsi que leur famille.). Ce sont les personnes qui enchaînent les emplois précaires, qui ont des contrats de travail à temps partiel. Ce sont essentiellement les travailleuses pauvres, qui souhaiteraient travailler plus, mais qui ne parviennent pas à travailler plus. Ces personnes vont être aussi et prioritairement touchées par la crise. On doit examiner la question des travailleurs pauvres dans un contexte où les bas salaires même pour ceux qui travaillent à plein temps concernent un nombre croissant de salariés. Ainsi, le nombre de personnes payées au SMIC a beaucoup augmenté en vingt ans : En 1991, ils représentaient environ 8 % des personnes qui avaient un emploi alors qu’en 2005, ils atteignaient 15 %. C’est une fragilité supplémentaire qu’on a laissé s’installer. Un autre problème préoccupant dont on n'a pas suffisamment tenu compte, ce sont les très, très grandes inégalités de santé. Que nous disent les données épidémiologiques ? D'abord, on sait que l'espérance de vie d'un ouvrier est inférieure de 7 années à celle d'un cadre par exemple. Cette situation n'a pratiquement pas évolué depuis 10 ans. Pourquoi ? Parce que le taux de non recours aux soins est beaucoup plus important chez les personnes en difficulté et, en particulier, chez les chômeurs qui ont tendance à attendre d’être très malades pour consulter. Et, les mesures telles que la franchise médicale n’ont évidemment pas favorisé le recours aux soins des plus pauvres. On sait aussi que les chômeurs souffrent plus souvent que les personnes en emploi de la plupart des maladies chroniques et notamment des dépressions. C’est un problème de santé publique majeur qui aggravera les conséquences de la crise pour les personnes les plus en difficulté. La crise du logement et de l'hébergement accroîtra également les conséquences négatives de la crise. Aujourd'hui, près 3 millions de personne sont en situation de mal logement ou de non logement. 100 000 personnes sont SDF et d’autres de plus en plus nombreuses vivent, soit chez des tiers, soit dans la famille, soit dans des lieux qui ne sont pas faits pour le logement. De plus, le taux d’effort pour se loger (c'est-à-dire la part des revenus consacrée au logement) est devenu de plus en plus important. Pour les personnes les plus pauvres, ce taux atteint parfois plus de 50 %, ce qui est insupportable et entraîne une augmentation des impayés de loyer et des expulsions locatives. Par ailleurs, le nombre de logements très sociaux, c'est-à-dire des logements accessibles aux personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, est largement insuffisant. Il représente moins de 10% des logements sociaux dont la construction a été engagée en 2007. Mais, tout cela, vous le savez. Enfin, les situations de surendettement avaient déjà augmenté avant la crise : il suffit aujourd'hui d'un accident de la vie pour se trouver surendetté. Les gens ne peuvent plus payer leur crédit et dans environ un tiers des cas, il s’agit de crédits immobiliers. Il est donc irresponsable de vouloir, au nom du slogan sur la « France des propriétaires », de faire accéder des personnes, qui ne pourront pas payer dans la durée, à la propriété de leur logement. (Applaudissements...) De ce point de vue, il ne faut pas oublier que les maisons à 15 € entraînent 40 ans de crédit. Lorsqu’on sait qu'aujourd'hui très peu de personnes auront une vie linéaire, c'est-à-dire garderont le même emploi, la même famille pendant 40 ans. Il me semble que c'est irresponsable. (Applaudissements...) Mon dernier point de constat porte sur la pression des flux migratoires. Il ne faut pas croire qu’à la suite de la crise, la pression des flux migratoires va cesser. Les inégalités nord-sud persistent pour des raisons déjà évoquées également par Michel Camdessus. Je lisais ce matin qu’en raison de la crise, nous avions commencé à « geler » des crédits destinés à des programmes de développement en direction des pays les plus pauvres. D'autres pays vont faire de même. La pression migratoire ne va pas s’arrêter par miracle aux portes de l'Europe et le nombre de personnes qui fuient la pauvreté et vont venir chercher une vie meilleure ne diminuera pas. De nombreuses personnes sont en situation irrégulière tout en travaillant parfois parce qu'on continue à avoir besoin de main-d’œuvre très faiblement qualifiée et peu rémunérée. D’autres ne sont pas expulsables mais ne sont pas pour autant régularisées, ce qui conduit à les faire vivre dans des conditions de précarité inacceptables. Sur ce point, je regrette que nous ne soyons pas capables de dire la vérité et que nous continuons à laisser croire que nous pouvons vivre dans une bulle. Nous allons aussi dans ce domaine au devant de grandes difficultés. Face à ces constats, nous avons deux difficultés : la première, c’est notre difficulté à anticiper. Comme si nous étions incapables de tirer les conséquences de tels constats, pourtant relativement connus, et des connaissances que nous avons accumulées. La deuxième porte sur la difficulté de penser le monde autrement que comme nous l'avons toujours connu, en tous les cas depuis l'effondrement du mur. Je n’y reviendrai pas puisque R. Rochefort en a très bien parlé. Il est vrai que nous n'avons pas beaucoup de leviers pour penser le monde autrement. En revanche, nous avions des leviers pour anticiper et préparer le pays, et en particulier sa partie la plus vulnérable, aux crises annoncées. Dans notre pays, nous avons beaucoup d’organismes de réflexion et nous savons faire des rapports formidables. Nous en avons beaucoup sur presque toutes les questions sociales. Si je prends l’exemple de la crise du logement, nous avions tous les éléments pour l’anticiper. Nous avions les données sur l'éclatement des familles et la montée des familles mono parentales. Ce n’était tout de même pas très compliqué de penser que, lorsqu’un couple divorce et qu’il a des enfants, il a besoin de deux logements et non pas d'un seul et que chacun a besoin d’un logement susceptible d’accueillir les familles recomposées. Malheureusement, le temps de l'action publique ce n'est pas le temps de l'action politique, qui veut des résultats immédiats. Or, les politiques publiques ont besoin de temps. Nous n'avons jamais réussi à résoudre cette équation. Face aux plus pauvres, les politiques publiques restent très pauvres, elles restent non prioritaires, marginales et sont largement déléguées aux associations de solidarité. Ces dernières années, un consensus s’est en outre établi autour la remise en cause de l'État providence auquel on reproche de favoriser l’assistance sans contrepartie. On a inventé l'idée qu'il fallait mieux équilibrer les droits et les devoirs, sans suffisamment tenir compte du fait que la balance n’était pas égale, que le filet de sécurité censé protéger les plus pauvres était en train de se déchirer de toute part. Cette évolution se situe dans un contexte de promotion de la responsabilité individuelle : Chacun est maître de son destin. On valorise le fait que certains deviennent ministre en sortant d'une banlieue en difficulté. Donc, tous ceux qui sortent d'une banlieue en difficulté devraient pouvoir devenir ministre s’ils le veulent... et, le fait d’affirmer que chacun est maître de son destin, conduit à nier toute idée de déterminants sociaux et, donc, toute politique suffisamment corrective pour assurer une régulation des inégalités. Cette conviction profondément individualiste conduit également à l’idée qu'il est juste d’aider les « bons pauvres », les pauvres « méritants », c'est-à-dire ceux qui fournissent les efforts nécessaires pour s’en sortir, qui acceptent de faire ce que la société attend d’eux. Et, qu’il est aussi juste de laisser les autres, supposés ne pas faire les efforts nécessaires, sur le bord du chemin. Ainsi, l’idée des plus pauvres qui utilisent les prestations familiales, par exemple, pour faire la fête n'est jamais loin. Il y a un mois seulement, un jeune député expliquait qu'il fallait verser l'allocation de rentrée scolaire sous forme de « bons » pour éviter que les familles n’utilisent cet argent pour acheter des écrans plats... Contrairement aux pays du nord de l’Europe qui ont une approche plus pragmatique, les politiques sociales ont, dans notre pays, un fort contenu normatif avec une obsession de la fraude. A la lecture des différentes circulaires adressées aussi bien à l'ANPE qu'à l'UNEDIC, qu'à la CAF ou aux caisses primaires d’assurance maladie, on voit que beaucoup d'énergie est dépensée pour lutter contre la fraude avec l'idée que, forcément, les pauvres vont chercher à détourner la loi. Or, la réalité est toute autre. Ainsi, on compte seulement 2 % de chômeurs qui perçoivent des allocations sans rechercher d’emploi. De même les fraudes aux prestations familiales sont quantitativement marginales. Mais, on accrédite ainsi l’idée que de nombreuses personnes touchent de l’argent public dans une logique d’assistance sans contrepartie. Ainsi, la loi sur l'offre raisonnable d'emploi vient d’être adoptée sans discussion. Elle sanctionne le chômeur qui refusera deux offres d’emploi sous certaines conditions. Cette disposition est en soi défendable. Seulement, nous savons qu’elle ne peut marcher que si elle est accompagnée d'une action positive d'aide au retour à l'emploi. Nous en sommes loin. La réforme de service public de l'emploi est une bonne réforme. Elle vise à fusionner les Assédics et l'ANPE. Nous l’attendions depuis longtemps. Simplement, il aurait fallu changer de braquet. A la suite du Grenelle de l'insertion, il y a eu un consensus pour dire que l’accompagnement individualisée des demandeurs d’emploi devait être la règle et que cet accompagnement devait inclure l’insertion sociale, l’insertion professionnelle, les besoins de formation et le traitement des obstacles à la reprise d’un emploi (transports, garde d’enfants..). L’accompagnement devait être d’autant plus intensif que les personnes étaient plus en difficulté La réforme telle qu’elle s’annonce, à moyens constants, ne paraît pas répondre à ces exigences. Ce d’autant plus qu’aujourd’hui les demandeurs d’emploi sont loin d’être tous inscrits à l’ANPE : ne sont inscrits pour l’essentiel que les chômeurs indemnisés et le tiers des RMIstes. Si on se préoccupe de l’ensemble, c'est-à-dire des jeunes de 18 à 25 ans qui ne sont pour la plupart pas inscrits, des chômeurs non indemnisés qui n'y vont plus et des RMIstes non inscrits, ( sachant que ce sera moins le cas pour le RSA, parce qu'il y a une obligation de s'inscrire), cela augmente considérablement le nombre de personnes dont le nouveau « pôle emploi » devra s’occuper. Il ne semble pas que le nouveau service soit calibré pour répondre à ces nouveaux besoins. Enfin, il n’y a pas de consensus aujourd'hui sur le coût à payer pour l'insertion des personnes les plus en difficulté. Les héros des temps modernes, au fond, sont du côté de la générosité caritative, c’est Coluche ou l'Abbé Pierre. Cette vision humanitaire de l'insertion a ses limites. Il faudrait lui substituer une vision professionnelle, inscrite dans une politique publique de long terme, avec l'idée que, pour insérer les personnes, il faut des outils professionnels, des acteurs formés, du temps et que cela a un coût, mais que, le fait de ne pas s'en occuper a un coût social beaucoup plus important. Aujourd'hui, la question de l'insertion est vécue d'abord comme une dépense et pratiquement jamais comme un investissement. (Applaudissements...) Nous payons aujourd’hui le prix de l’absence de parole politique sur l’utilité d’une politique d’insertion durable et lisible. . . C’est sans doute la raison pour laquelle les dispositifs qui se succèdent sont de plus en plus complexes de sorte qu'aucun travailleur social ne s'y retrouve. Cette complexité répond à la fois à l’idée que je développais tout à l’heure qu’il faut lutter contre la fraude mais aussi à celle de vouloir à tout prix faire rentrer les personnes dans des catégories administratives. Or, les personnes ne rentrent jamais vraiment dans les catégories qui sont censées être conçues pour elles. Dans un autre domaine, Michel Camdessus parlait tout à l'heure du problème du pilote dans l'avion. Aujourd'hui, sur ces politiques, nous n'avons pas de pilote. Le Conseil général, le Conseil régional, les municipalités, l'État, tout le monde a des compétences et personne ne pilote ce qui fait que nous n'avons pas de visibilité sur ces politiques ni sur les leviers mobilisables pour les corriger. C’est pourquoi les politiques conduites apparaissent souvent erratiques. Un nouveau plan, chaque fois qu'il y a une crise : on l'a vu dans le domaine de l'hébergement, après les incendies d'hôtel, après l'installation des tentes par les enfants de Don Quichotte. On l’a vu après l'émergence médiatique des travailleurs pauvres. Un dispositif se substitue ou se superpose à un autre, des millions d’euro sont affichés, mais personne n'est capable de dire si le nouveau dispositif va apporter une amélioration à la situation des plus pauvres : pour qui ? à quelles conditions ? et avec quels effets pervers ? . Par exemple, même si la réforme du RSA est plutôt une bonne réforme, elle comporte certains risques et notamment celui de favoriser le développement des « bad jobs » précaires et mal rémunérés. En outre, il ne concerne pas les jeunes de moins de 25 ans qui, on l’a vu, seront les plus touchés par la crise. C’est pourquoi cette réforme doit être accompagnée d’autres mesures visant à en corriger les effets pervers et surtout s’intégrer dans une politique plus large qui vise à réduire les inégalités. Or, on a tendance à présenter le RSA comme l’alpha et l’oméga de la politique sociale du gouvernement. . On ajoutera et j’en terminerai pas là que le débat public n’a pas véritablement eu lieu autour de la nécessaire insertion des plus pauvres : nécessaire pour les pauvres eux-mêmes bien sûr mais aussi pour la cohésion de la société toute entière. Au lieu de ce débat, on se contente d’un consensus mou. Je n'ai jamais entendu aucun parti politique, même l'extrême droite, dire qu'il était contre la lutte pour la pauvreté. Tout le monde trouve que c'est formidable de lutter contre. Tout le monde trouve que les associations font un travail formidable et remarquable, mais il n'y a jamais eu de débat sur le prix que la société est prête à payer pour sortir de cette situation. On a beaucoup parlé des pays du nord de l'Europe et notamment du modèle danois. Malheureusement, on ne s’est souvenu que d'une petite partie des politiques qu’ils mènent : ainsi on a retenu la pression et les contraintes qui s’exercent sur les chômeurs mais on a oublié l’accompagnement universel et intensif qui en est la contrepartie et qui va permettre sans doute à ces pays d'être beaucoup mieux armés face à la crise que nous ne le sommes nous-mêmes. Pourquoi cela a-t-il marché dans ces pays ? Non pas parce qu'ils sont plus géniaux que nous. C'est simplement parce que le débat public a eu lieu et qu’un véritable consensus s’est construit. Les gens sont prêts à payer parce que, d'une certaine manière, « ils en ont pour leur argent ». Ils savent pourquoi ils paient et ils savent qu'un système qui fait en sorte qu'on ne laisse pas trop de gens sur le bord de la route bénéficie à la société tout entière. Cela, nous pouvons le démontrer et c'est ce débat qui a manqué en France. C’est d'autant plus urgent d'avoir ce débat que l’opinion publique est aujourd'hui tétanisée. Elle a peur et l’insécurité est avant tout sociale. Bien avant que la crise n'émerge, on observait que 13 % des Français avaient peur de devenir SDF, contre toute évidence et contre toute réalité. C’est le chiffre le plus élevé d’Europe. Un autre sondage récent commandé par le Secours populaire montre que 85 % des personnes ont peur que leurs enfants ne soient dans une situation sociale plus défavorable que la leur. L’autre risque, si on ne conduit pas ce débat en France, est celui de la stigmatisation des personnes les plus pauvres, qui pourraient redevenir comme au début du siècle précédent, les « classes dangereuses ». L’insécurité sociale a pris le pas sur le sentiment d’insécurité face à la délinquance. Celle-ci n'est plus la préoccupation essentielle des Français, mais elle reste à l’agenda des politiques. Comme si elle était finalement plus facile à aborder et à traiter que l’insécurité sociale qui concerne aujourd’hui une majorité de Français. Désigner les « classes dangereuses », c'est désigner les délinquants, les SDF, les étrangers, les chômeurs, les jeunes inactifs comme les responsables d’une situation qui les dépasse largement. Il est urgent de substituer un discours d’insertion nécessaire et d’en assumer le coût. Je finirai en souhaitant qu’on n’oublie pas les populations invisibles qui ne demandent rien. Dans une société, ce sont les gens les plus en difficultés qui vont le plus mal, qui ne demandent rien et qui sont donc invisibles pour les pouvoirs publics. Si l'on ne s'en occupe pas, si on ne va pas au devant d’eux, ils redeviendront visibles pendant la crise qui s’annonce, dans des situations extrêmement difficiles, précaires, et dangereuses pour eux-mêmes et pour toute la société, Voilà ce que je voulais dire essentiellement." 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