12 novembre 2008
Partant du constat de panne actuelle de l'Union européenne - et de ses différents manquements - cet article propose quelques pistes à creuser dans l'optique des prochaines échéances européennes.
Il est des coïncidences qui ne s’inventent pas : la veille de la reprise du conflit
ossète, le plafond de l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg s’est effondré. A
l’image de ses bâtiments, l’Union européenne ne dispose aujourd’hui plus que
d’institutions lézardées pour affronter les grands défis qui – si l’on n’y
prend garde – risquent plus que jamais de la propulser dans les poubelles de
l’Histoire.
Cette contribution résumée entend modestement concourir à l’élaboration de pistes de
réflexion que le MoDem pourrait développer dans l’optique des prochaines échéances
européennes. Notre objectif en la matière doit être de restaurer et le caractère opérationnel de
l’Union, et l’attrait politique – tant domestique qu’international –
qu’exerçait encore récemment cette expérience historique radicalement novatrice afin
d’assurer in fine un leadership de l’Europe dans les affaires du monde.
Le mal-être européen procède clairement de trois ordres : déficit démocratique, déficit
d’identité et déficit stratégique.
-
Déficit démocratique – l’Union européenne a perdu la confiance de ses
citoyens qui la perçoivent désormais plus comme une menace que comme une solution, notamment en
terme social. Le rejet de la Constitution par la France et les Pays-Bas et le rejet du traité de
Lisbonne par l’Irlande sont en vérité des fins de non-recevoir très claires vis-à-vis
d’un projet qui entendait donner plus de pouvoir à une Commission européenne essentiellement
hors contrôle démocratique ; qui plus est, ce transfert de pouvoir – qui s’opère déjà
– se serait accentué en faveur d’une vision socioéconomique anglo-saxonne loin de faire
l’unanimité sur le continent.
-
Déficit d’identité – Si le « Grand Elargissement » aux dix Etats
d’Europe de l’Est était historiquement nécessaire et inévitable, il a néanmoins conduit
à des dissensions sur la finalité du projet européen et sur le positionnement politique de
l’Union. Si celle-ci s’aventurait à d’autres élargissements substantiels (ou
contre-nature), elle le paierait très certainement de la perte totale du sentiment de communauté
d’histoire et de destin, seule base crédible de toute construction politique.
-
Déficit stratégique – Après des réussites remarquables, l’Union semble
en panne idéologique : La stratégie de Lisbonne qui visait à faire de l’Union la zone de plus
forte croissance mondiale est un échec patent ; Le bilan démographique s’aggrave (sauf en
France et en Irlande) au point que l’Europe devra incessamment « importer » plusieurs
dizaines de millions de travailleurs immigrés. L’Europe sociale reste essentiellement un
vœu pieu ; les arbitrages budgétaires contestés et incohérents. La politique étrangère et de
sécurité commune est toujours embryonnaire face à des diplomaties nationales aux perceptions (ou
plutôt aux réflexes) souvent divergents et cette situation est aggravée par la dépendance
énergétique croissante de l’Union. Il est particulièrement significatif que cette dernière
soit de plus en plus souvent absente des considérations de politique générale des Etats-Unis ou
même des puissances émergentes (ou renaissantes).
Sept pistes pour une refondation
Il est clair que les défis qui se présentent sont d’un tel ordre que les réponses à y
apporter dépassent le cadre de cette seule contribution. Néanmoins, il paraît utile à la cause de
la refondation de l’Europe d’envisager (au moins) les sept pistes suivantes qui
présentent l’intérêt de répondre de manière couplée aux trois ordres de défis que
l’Union a à affronter :
- Restaurer l’intérêt public pour la chose européenne. Avant d’essuyer de nouveaux
échecs référendaires, nous devons faire de la politique européenne un sujet d’intérêt
national dans les différents pays européens. On ne peut adhérer à ce qu’on ne comprend pas.
Aujourd’hui Bruxelles semble lointaine et obscure alors que les décisions de l’Union
impactent le quotidien des citoyens. Des mesures simples peuvent y contribuer : télédiffuser sur
les chaînes publiques les débats du Parlement européen et des interviews de parlementaires ;
renforcer et systématiser les échanges entre Parlements nationaux et Parlement européen, par
exemple en organisant des débats de Parlementaires européens dans le cadre des Parlements nationaux
de leur pays, en jumelant occasionnellement les permanences de circonscription avec les permanences
européennes, etc.…
- Lancer le chantier d’une vraie diplomatie européenne ; tant que les diplomaties
nationales perdurent, l’Europe politique restera inexistante tant pour les acteurs
internationaux qu’aux yeux des citoyens. On connaît le mot de Kissinger « l’Europe,
quel numéro de téléphone ? ». Lancer le chantier d’une diplomatie européenne, cela veut dire
regrouper les services consulaires voire les ambassades dans les pays tiers où la présences des
Etats de l’Union est faible ; cela veut dire mettre au point des modalités de fonctionnement
là où elle est forte : on peut par exemple imaginer de confier l’ambassade européenne à la
Grande-Bretagne là où la diplomatie britannique est forte, à la France là où la diplomatie
française prédomine, etc. On doit aussi songer à panacher les corps diplomatiques notamment de
façon à impliquer les pays européens de tradition diplomatique moindre.
- Réduire drastiquement la dépendance énergétique qui est bien sûr un fardeau économique et
environnemental croissant mais qui contribue plus insidieusement à décrédibiliser l’Union en
mettant ses pratiques de politique étrangère en contradiction avec l’éthique européenne et/ou
sa capacité à s’affirmer comme une puissance indépendante (le récent conflit géorgien en
donne une illustration patente). Pour parvenir à cette réduction sur un produit – le pétrole
– dont le coût de revient reste inférieur à celui de l’eau minérale,
l’augmentation très substantielle du niveau de taxation est la piste la plus rationnelle, et
en vérité la plus libérale, privilégiée par les experts. Al Gore a récemment proposé que les
Etats-Unis libèrent leur économie du joug pétrolier en dix ans. L’Europe aussi doit relever
ce défi.
- Réinventer un système intelligent de régulation douanière car la dérégulation sauvage des vingt
dernières années a entraîné une désertification industrielle de l’Europe, des déséquilibres
structuraux graves dans les pays émergents tout en favorisant la dépendance énergétique mondiale.
Un système douanier intelligent et concerté – loin de tout protectionnisme agressif –
privilégierait une croissance fondée sur la production locale – c’est-à-dire sur
l’autosuffisance alimentaire pour les pays émergents et la réindustralisation pour
l’Europe. Il est clair que cela limiterait également la dépendance énergétique :
l’illustration insensée (mais véridique) de l’industriel danois qui envoie des
crevettes à décortiquer au Maroc pour les réimporter au Danemark doit disparaître.
- Favoriser une politique keynésienne de relance au niveau paneuropéen et particulièrement par le
biais de projets transfrontaliers qui rendent visibles les atouts de l’Union. Des projets
européens de forte visibilité relanceraient une croissance déficiente tout en restaurant
l’image positive (et protectrice) de l’Union. Les questions d’énergie et de
transport peuvent constituer les objets naturels de ces politiques transfrontalières. Le MoDem et
les autres mouvements démocrates européens devraient mettre en place des groupes de travail
intereuropéens afférents à ces questions.
- En finir avec les Elargissements artificiels qui plomberaient et les économies européennes et
la capacité de l’Union à affirmer son identité. Il faut remettre sur la table les exigences
du Pacte de Stabilité avant que d’envisager un élargissement aux « Balkans occidentaux », il
faut avec courage mettre un terme clair à l’illusion turque et au-delà traiter chaque demande
avec discernement en considérant prioritairement les opportunités et les menaces que ces demandes
peuvent représenter pour l’Union et pour ses citoyens.
- Lancer une politique nataliste paneuropéenne car il n’est pas de croissance et de
leadership sans une population jeune et dynamique. Là où la France et l’Irlande tirent plus
ou moins leur épingle du jeu, nos partenaires vont prochainement être confrontés à une grave
récession de leur population. Il est hautement stratégique que l’Union européenne pallie les
insuffisances des Etats membres en mettant en place une stratégie et un financement destinés à
faciliter la prise en charges des nourrissons et des jeunes enfants, notamment pour les mères
actives (crèches, législation paneuropéenne sur le temps choisi, etc..). Il s’agit d’un
énorme chantier qui demande à être réfléchi mais qui pourrait très certainement s’insérer
dans la politique de relance préconisée.
Laurent Leylekian
Modem Essonne / Bruxelles