18 juillet 2008
Un "problème" bien français!
Un peu d'histoire de la République ne peut nuire à voir les choses dans toute leur pespective,
une perspective qui vient de très loin, au sujet des langues régionales:
Le premier point concerne la "politique d'éradication" menée par les gouvernements de la III°
République. C'est un sujet habituellement tabou, la République n'ayant jamais eu une très grande
capacité à faire une auto-critique sur ses propres dérapages éventuels (la guerre d'Algérie
pourrait ici, toutes choses égales par ailleurs, figurer en gage d'archétype).
Il y a eu de manière répétée des instructions des "Ministres de
l'Instruction Publique" successifs de la III° République, envoyées aux Recteurs d'Académie,
leur demandant de parvenir à "l'éradication" des langues régionales, dans les différentes régions
concernées.
La mise en oeuvre n'était pas toujours identique au niveau local mais un très grand nombre
d'instituteurs se montraient particulièrement zélés (j'y reviendrai infra), dans le relais de cette
politique gouvernementale décidée au niveau national.
Il est vrai que l'ont sortait tout juste, lors de l'installation de la III° République en
1870, de la débacle militaire du Second empire et qu'on n'a dû alors le rétablissement de la
République qu'au refus intraitable et obstiné du Cte de Chambord, dernier Bourbon prétendant au
trône, d'accepter le drapeau tricolore. Rappelons-nous que Thiers, Mac Mahon élu Président de la
République, et beaucoup d'autres d'une assemblée dominée par les monarchistes qui voulaient alors
rétablir la royauté, lui offraient le trône sur lequel il serait monté sans coup férir, s'il avait
eu un esprit moins rigide et passéiste. Pour combien de temps? Ce serait une autre question, mais
s'il s'était agi d'un esprit plus ouvert et moderne à la Juan-Carlos d'Espagne, acquis et attaché
aux valeurs des Lumières, sans doute pour longtemps. La jeune République était fragile et elle
voyait d'un très mauvais oeil les langues régionales perçues à tort ou à raison comme un ferment de
régionalisme associé à la monarchie (cf. l'exécution à la guillotine des Girondins par Robespierre
et les Montagnards pendant la révolution, dont vous parlez vous-même en 1792) et surtout perçue
comme une menace directe de division contre l'unité de la République (ce qui subsiste, c'est
remarquable, dans l'argumentation de certains aujourd'hui sous la forme de l'argument de la
"balkanisation").
Peut-être qu'une touche paranoïaque est-elle là inconsciemment à l'oeuvre depuis longtemps,
depuis les premiers temps de la République révolutionnaire menacée dès ses débuts par l'Europe des
monarchies coalisées et par le soulèvement notamment des régions de l'ouest, contre le tout nouveau
régime?
Un autre point important à souligner est que l'on avait à l'époque vers 1870, aucune notion
des possibilités d'une éducation bilingue, voire trilingue (langue nationale, langue régionale et
langue étrangère: anglais, allemand, espagnol ou italien par exemple). Alors qu'on sait
aujourd'hui, les meilleurs chercheurs et linguistes en attestent, que cette éducation, si elle est
bien conduite, je veux dire avec les moyens qu'elle suppose, permet non seulement une ouverture
d'esprit aux autres et au monde plus grande de ceux qui peuvent en bénéficier, mais que, si elle
n'empêche aucunement une bonne maîtrise de la langue nationale et de son écriture, elle est de plus
extrêmement propice à l'apprentissage ensuite facilité de plusieurs autres langues étrangères.
Ce n'est peut-être pas un hasard si les français sont hélas connus pour leur niveau médiocre
en langues étrangères, la politique anti-langues régionales alliée à celle d'un enseignement
mono-lingue privilégiant exclusivement l'apprentissage du français sans insister suffisamment celui
des langues étrangères pendant plus d'un siècle jusqu'à il y a peu, n'y sont peut-être pas pour
rien? C'est peut-être une des racines inconscientes (donc complètement inaperçue) de ce difficile
problème collectif français.
La France, patrie des droits de l'homme et du citoyen, la République, n'aime pas beaucoup
disais-je supra la "repentance" ou ce qui ressemble a un mea culpa sur sa conduite en matière de
droits de l'homme (cf. la façon dont est habituellement traitée la période de la Terreur
révolutionnaire dans les programmes des manuels scolaires d'histoire). Elle est par contre assez
championne, il faut le reconnaître, pour donner la leçon aux autres nations y compris en matière de
diversité culturelle et de respect de leurs minorités culturelles et aussi linguistiques (cf. les
Inuits au Groenland ou autres etc.). Cela pourrait paraître un comble, mais c'est en fait assez
logique car le: "faites ce que je dis et pas ce que je fais", caractérise fréquemment la posture de
celui qui ne veut pas regarder le réel de son histoire nationale en face, sans fard, ce qui n'est
certes pas toujours agréable. Aussi est-il remarquable que l'éducation que nous fournit l'école de
la République est proprement amnésique et muette sur le sujet des langues régionales et surtout de
cette politique d'éradication menée pendant 70 ans jusqu'en 1940 où ce furent des brimades, des
humiliations morales et physiques jusqu'aux châtiments corporels répétés qui étaient employés par
la République sur une partie de ses enfants, pour parvenir par tous les moyens à ses fins. Violence
assez totalitaire tant dans l'esprit que dans la pratique faisant penser à des procédés de régimes
de sinistre mémoire et irrespect flagrant de la diversité culturelle et de l'altérité hélas..! Mais
là, on franchit à nouveau la ligne rouge, cela est politiquement incorrect à rappeler, bien que ce
soit la triste réalité de ce qui s'est passé.
A décharge est-il important de souligner qu'à l'époque les châtiments corporels envers les
enfants étaient communément admis dans l'éducation, tout comme dans un tout autre domaine était
aussi tout autant admis le colonialisme en matière de politique nationale par exemple. Mais cela ne
réduit pas les conséquences sur plusieurs générations des traumatismes durablement inscrits ainsi.
Qui n'a pas connu dans sa famille dans les régions concernées, qui un grand père, qui une
arrière-grand-mère envahis par un véritable sentiment de honte intense à l'idée de devoir parler sa
langue régionale, perçue et définitivement intégrée au psychisme comme quelque chose de sale, de
rabaissant ou d'humiliant?..
Peut-être que la façon dont est traité du sujet des langues régionales est-elle la meilleure
illustration de ce que j'avance ici de ce formatage inconscient auquel on a abouti par le silence,
l'amnésie et une forme d'autisme de l'enseignement de l'histoire nationale par l'école de la
République, mené depuis si longtemps. C'est vrai en particulier, mais pas seulement, sur le sujet
des langues régionales et sur le regard dépréciatif que l'on peut voir porté le cas échéant sur
elles notamment en les qualifiant de "dialectes" ou pire de "patois" (cf. infra), dans un "bien
penser collectif" commun assez intouchable, l'"arriéré" le disputant au "ringard" ou au "plouc"
dans les étiquettes dont elles sont affublées, quand on les entend quelques fois brocardées.
Rappelons à titre de simple exemple que la langue d'Oc (occitan) est une langue de grande culture,
c'était rien moins que la langue des troubadours du moyen âge, ceux de l'Europe entière de la
Scandinavie à la Sicile, une sorte d'anglais poético-littéraire de l'époque d'une rare richesse,
plus littéraire encore que peut l'être le français aujourd'hui. A l'époque ou les chevaliers de
langue d'Oïl de la moitié nord de la France signaient d'une croix, ne sachant pas écrire, les
comtes de Toulouse ne s'exprimaient-ils pas, eux, en langue occitane, en vers? Mais qui le dit à
l'école aux enfants actuellement, qui leur en parle?
A titre d'illustration de ce qui se vivait en particulier dans les écoles sous la III°
République, deux exemples:
- en Bretagne on lisait: "Défense de cracher par terre et de parler breton" dans les lieux
publics et les écoles et on attachait un sabot pendant toute une journée au cou de l'enfant ayant
été surpris par le maître d'école à prononcer ne serait-ce qu'un seul mot dans sa langue familiale
et régionale. On imagine les dégâts de semblable méthode.
Point n'est besoin d'être grand analyste pour apercevoir l'ampleur du trauma psychique vécu
par l'enfant, ainsi devenu l'objet de dérision de tous ses camarades pendant toute une journée et
sa souffrance morale alliée à un sentiment de honte extrême..
- en Languedoc et dans toute l'Occitanie (soit 32 départements du sud de la France de langue
d'Oc): dans certains villages l'enfant surpris était amené à s'agenouiller les bras en croix sur
l'estrade pendant le temps que le maître le voulait, sur une règle en fer, sous les quolibets
suscités de ses petits ou petites camarades. D'autres, décidément très ingénieux dans leur zèle,
avaient mis au point le système particulièrement pervers du "témoin", au sens de celui des courses
de relais. Le premier enfant surpris se voyait remettre par l'instituteur le "témoin" et il lui
incombait d'espionner, toute la journée le cas échéant, ses petits ou petites camarades pour le
repasser dès que l'un ou l'une laissait échapper par mégarde, malgré la menace de l'interdit qui
pesait constamment, un mot ou une expression dans sa langue familiale et régionale. Et pourquoi
fallait-il qu'il soit si attentif, mis en situation de délation des ses camarades? Parce que le
malheureux enfant qui le soir, à la fin de la journée, était possesseur de ce "témoin" était châtié
en public, à la main, voire à la règle et même hélas parfois chez certains instituteurs les plus
sadiques au fouet, devant toute la classe, pour faire un bonne leçon à tous. Il est sûr que la
leçon qui se voulait "inoubliable" devait en effet être inscrite et pour longtemps dans les
mémoires et l'inconscient des petits et petites et, partant, dans la mémoire collective des
populations des régions concernées.
A l'inverse il est vrai que certains instituteurs courageux n'appliquaient pas, quels que
soient les risques qu'ils prenaient ainsi pour leur carrière, cette poitique.
Afin de ne pas allonger mon propos, je n'ajouterai pas d'autres exemples qui, nombreux,
seraient tout aussi saisissants et éloquents. Ceux-ci ne suffisent-ils pas amplement déjà?
Il est à noter que les maîtres d'école comme les maires et autres représentants des
différentes Institutions menaient parallèlement une active politique de sensibilisation des mères
de famille, basée sur l'argument central que si elles continuaient à parler à leurs enfants la
langue (d'ailleurs systématiquement ravalée au rang de "patois", expression employée à dessein bien
que pourtant absolument impropre puisqu'uniquement idoine pour les parlers issus du français, ce
qui n'est le cas d'aucune des langues régionales de France qui via le roman médiéval dérivent
directement du latin pour certaines (catalan, occitan, corse) ou sont d'une tout autre origine
comme le breton, le basque, le lorrain, l'alsacien le flamand etc.) elles feraient de leurs filles
ou de leur fils des "ratés" sans avenir qui ne pourraient jamais réussir dans la vie, ou qui
resteraient des "ploucs".
Il y eu au moment de la signature de la Charte européenne des langues régionales par le
gouvernement de la République, une brève ouverture qui s'était, jusqu'au débat récent sur
l'amendement constitutionnel, bien vite refermée. Le Ministre de l'Éducation Nationale d'alors,
Jack lang, avait décidé de l'intégration des écoles bretonnes Diwan dans le Service public de
l'éducation, entraînant une levée de bouclier sans précédent des parangons de l'unité de la
République "menacée", République jacobine s'entend (cf. les réactions de J.P. Chevènement, M.
Charasse notamment et de bien d'autres) ayant abouti, suite à une action menée devant le Conseil
d'État à l'annulation pure et simple de la décision du Ministre qui dût reculer, rappelons-le nous
quand même ce n'est pas rien, la décision du Juge Admistratif suprême s'imposant bien évidemment à
lui. Le Ministre avait eu pour la première et unique fois jusqu'à ce jour dans l'histoire de la
République, des paroles très fortes et courageuses de reconnaissance du tort causé aux enfants de
France des régions concernées par cette politique d'éradication des langues régionales (qualifiant
d'indignes ses méthodes passées), prise de position que certains ne lui ont d'ailleurs jamais
pardonnée.
Il est vrai que nos langues de France sont moribondes (voire mortes) en ce péril extrême où
elles ont été mises par la politique menée si longtemps et qui, c'est un fait, s'est avérée très
efficace, puisqu'elle a dramatiquement et fort bien réussi en un siècle, à la quasi disparition de
leur pratique et de leur usage dans la vie courrante.
Le premier véhicule de la culture et de "la diversité culturelle" dont on célébrait la
journée récemment est, d''abord la langue. L''émotion impressionnante ressentie par les habitants
du Nord, du Pas de calais et de la Picardie dans les retrouvailles qu''ils ont pu faire avec leur
langue picarde-chti à l''occasion de la sortie du film "Bienvenue chez les Chtis" n'en est-elle pas
un magnifique exemple et témoignage? Elle a même raisonné pour 20 millions de spectateurs de toutes
régions. N'est-ce pas un signe qu''un manque existe chez les français dans cette amnésie forcée que
la politique d''éradication linguistique délibérée et systématisée des langues régionales, menée
pendant 70 ans par les gouvernements de la III° république a causé?
Le Président de la République lui-même, pourtant peu suspect de sympathie envers les langues
régionales (dont il s'était dit hostile à leur enseignement pendant la campagne présidentielle), ne
s'y est pourtant pas trompé, lui qui vient de faire le réalisateur de "Bienvenue chez les Chtis",
Dany Boon, chevalier de la Légion d'Honneur ce 14 juillet à l'Elysée..
Ne faudrait-il pas enfin sortir d''une vision jacobine de la culture française (à laquelle
nous sommes restés collés depuis Robespierre, Napoléon et la III° République tout spécialement en
matière linguistique!)? Où y a-t-il eu "balkanisation" en Europe chez tous nos voisins qui ont
ratifié et appliquent la Charte? Quand renoncera-t-on à agiter ces épouvantails aussi caricaturaux
que risibles?
J'ai conscience d'avoir été long, mais je pense que ce parcours peut faciliter un travail de
mémoire qu'il faudra pourtant bien que la République arrive à faire un jour, peut-être stimulée par
l'Europe et nos voisins tant Espagnols qu'Italiens ou Allemands et même Anglais qui n'ont pas, eux,
ce qu'ils disent clairement et unanimement à ce sujet être pour les Français: "un
problème"..!