11 mai 2011
Voici ci-dessous le texte hommage de François Bayrou rendu à Bernard Stasi.
Chère Danièle, Gérard, Mario, nous sommes tous avec vous, autour de Bernard, avec notre affection,
avec nos souvenirs, avec notre admiration.
Un jour Bernanos a écrit à peu près ceci : "quand je mourrai, tous les êtres différents que
j’ai été se rassembleront pour marcher vers le Père, et à leur tête, il y aura l’enfant
que je fus".
Pour Bernard, à l’heure où nous rassemblons tous les visages de sa vie, c’est un
jeune homme qui marche en tête, un jeune homme qui a encore quelque chose à voir avec
l’adolescence, qui se rit des défis, qui court et qui nage et qui joue au foot, qui est un
spectacle à soi seul quand il dribble, plus encore quand il danse, qui marche en montagne, qui dit
des poèmes, qui rend un culte à l’amitié, et qui en même temps saisit son temps, et le vit,
et ne laisse rien passer à la lâcheté et aux demi-mesures qui salissent le monde.
L’enfance, la famille, la tribu, c’est à Reims. Son père, Mario, est catalan ;
sur les photos, jusqu’à la fin, élégant, puissant, décidé ; Mercédès, beau visage maternel,
est cubaine. Les grands-parents sont italiens, aussi, et corses.
Toute sa vie, Bernard gardera la conscience de ses racines de loin.
Ceux qui n’ont pas eu la facilité d’être français du droit du sang, ils sont
français du droit d’amour : amour de l’école, amour des mots, amour de langue, amour
d’histoire.
Dire Bernard Stasi, c’est dire fraternité. Et d’abord fraternité au sens propre :
voici le jeune garçon Bernard, celui qui marche avec ses frères, tous brillants, tous premiers,
tous accomplis, pour Gérard HEC, pour Mario le barreau et la conférence du stage, pour Bernard le
service public, l’ENA.
Lors de la Légion d’honneur de Gérard, que Bernard lui remit avec la complicité de
Mario, sa belle-sœur entendit une dame bien née chuchoter à sa voisine : "ces Stasi, pas mal
pour des enfants d’immigrés !"
On aurait dû dire à la dame que ces Stasi, c’est une sacrée histoire française.
Bernard, né catalan sous passeport espagnol, devient français pour ses dix-huit ans.
Et Français, il s’agit de servir la France. Pour les garçons brillants, servir la
France, c’est servir l’État, et c’est à l’ENA que s’incarne, en ces
années 50, cette certaine idée du service d’un pays qu’on refera grand. Il rencontre à
l’école deux jeunes gens, entreprenants et bondissants comme lui, l’un se nomme Jacques
Chirac, et l’autre Michel Rocard. Avec l’un comme avec l’autre, il importe de le
dire ici, cette fraternité ne se démentira jamais.
Bernard est nommé en 1959 chef de cabinet du préfet d’Alger. Il est pris dans la
tourmente des événements, comme on dit, la déchirure et le déchirement qui accompagnent la prise
d’indépendance de l’Algérie. Ces mois-là, ce sont les barricades d’Alger. Bernard
s’affirme. Son sentiment de fraternité s’est élargi au peuple des humiliés, des
colonisés, ceux qui avaient été jusque là les perdants de l’histoire. Et il fait signer des
pétitions pour soutenir le Général de Gaulle…
Début des années 60, retour à Paris. Ministère de la jeunesse, bien entendu, et des sports,
évidemment, avec Maurice Herzog. Puis plongée, attendue, en politique. Il devient député de la
Marne à l’issue des événements de 1968. En 1970, il est élu maire d’Epernay.
Franck Leroy, le maire actuel, l’héritier de Bernard en témoigne : le maire
d’Épernay a beaucoup aimé sa ville. Il a beaucoup aimé changer la ville, en façonner le
cœur, lui offrir une politique culturelle. Sur le livre de condoléances ouvert à l’hôtel
de Ville, il y a cette phrase : "vous avez fait passer dans notre ville l’éthique avant la
politique." Il deviendra plus tard président de la Région Champagne Ardennes.
Bernard Stasi a choisi de s’engager au centre. Tout l’y conduisait, sa foi dans
l’homme, et sa foi d’enfance, et plus important encore l’impossibilité de séparer
responsabilité et générosité. Dans cette famille politique, il est demeuré jusqu’au bout. Il
y a porté fièrement le refus des demi-mesures, des compromissions, des accommodements.
À 35 ans de distance, il a dit deux choses qui parlent profondément du centre : en 1973, "il
ne peut y avoir de transformation pacifique de la société dans un pays où s’affrontent deux
camps irréductibles." Et en 2007 : "il m’est toujours apparu comme une évidence que les
problèmes les plus difficiles imposent la recherche obstinée d’un consensus. Ce qu’il
faut pour la France, ce sont des majorités de conviction." Et il le disait avec des étoiles dans
les yeux.
Je veux le dire ici au nom de tous ceux qui ont eu la charge et la chance de conduire les
combats de cette famille, au nom de ceux qui sont là, Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot, Bernard
Bosson, Jean Arthuis, et de ceux qui doivent y être, au nom d’André Diligent, de Jean
Lecanuet, de Joseph Fontanet, de Jacques Duhamel. En leur nom je veux dire ceci : il mettait de
l’honneur dans nos combats.
En 1973, ce jeune homme politique entre au gouvernement.
Rien ne paraît plus normal alors : c’est une trajectoire qui paraît écrite. Mais…
mais…
Penser que ce Bernard Stasi, beau parcours, parfait, fils du peuple en même temps
qu’énarque, beau garçon, sportif et cultivé, élu local et littéraire, penser qu’il se
laisserait couler dans un moule, se mouler dans une carrière, c’était ne rien voir.
C’était ne pas reconnaître l’irréductible qui était en lui.
Car il est un autre Bernard, sous le CV bien poli, un Bernard indompté, y compris de
lui-même, qui relève tous ses défis, qui sort du moule, qui suit ses fidélités personnelles, envers
et contre les bien-pensants, envers et contre les règles établies et les conformismes.
Bernard Stasi a été nommé ministre des Départements et Territoires d’Outre-mer dans le
gouvernement de Pierre Messmer le 5 avril 1973. Le 11 septembre, dans le lointain et si proche
Chili, c’est le coup d’État de Pinochet. Consigne a été donnée aux membres du
gouvernement de ne pas s’exprimer. Le lendemain, Bernard Stasi fait une déclaration au Monde
: "le coup d’État doit être sévèrement condamné. Le Chili mérite mieux qu’un régime de
colonels".
Dans les couloirs où bouillonnent les luttes d’influence, tout « progressisme » est
alors suspect. Pour ce camp, le soutien à Allende, c’est une déclaration de guerre. La
traversée de l’Atlantique avec l’aumônier de Fresnes le père Jaouen et ses ouailles
sorties de prison, c’est une déclaration de guerre. Bernard Stasi ne baisse pas la tête. Il
ne se fait pas oublier. Il le paiera très vite, en quelques mois.
La partie la plus fauve du monde politique avait flairé, que sous le garçon poli, sous le
sourire et la poésie, il y avait un homme entier qui ne se laisserait pas conduire en marionnette.
Quelqu’un pour qui jamais le maroquin ministériel ne servirait de bâillon.
Ils vont bientôt en avoir la confirmation. En 1984, Bernard Stasi décide d’écrire sur
l’immigration. 1984, c’est l’année du surgissement de l’extrême droite
comme force électorale dans le paysage politique français. Le titre de son livre frappe comme un
boulet de canon : "l’immigration, une chance pour la France". Et les meutes se déchaînent.
Nous sommes en 2011, plus d’un quart de siècle après. Normalement ce genre de vagues et
ces raz-de-marée, et ces tsunamis, devraient s’être calmés. Celui-là non. Pour qui voudrait
le vérifier, il suffit d’aller sur le site internet d’un grand journal du matin. À
l’annonce de la mort de Bernard, il y a un grand nombre de réactions, quelques-unes
reconnaissantes et élogieuses. Mais il y a des dizaines d’insultes, les mêmes, les pires, la
même haine, toute neuve, comme un hommage rendu à l’homme libre par la méchanceté jamais
lassée, la haine au front bas.
Quelques années plus tard, la loi Evin essaie de lutter contre le tabagisme et
l’alcoolisme. Bernard Stasi vote cette loi, lui dont la circonscription est l’une de
celles où l’électorat vigneron, qu’il aime, pèse le plus lourd. Et bien entendu, le
champagne n’est pas atteint. Mais c’en est trop de ce député indocile qui essaie de
parler à ses électeurs la langue droite de l’avenir, et pas la langue complaisante des peurs
et des rancœurs.
Bernard Stasi perd son siège, malgré le soutien personnel de Jacques Chirac. Quelques mois
plus tard, il devient député européen. Encore un peu de temps, et Jacques Chirac devenu président
le nommera à une responsabilité unique, celle de médiateur de la République. Médiateur, la plus
haute fonction dans la défense des petits, défense chaleureuse, en équipe, contre ces puissances
sourdes parfois que sont les administrations et les pouvoirs d’État.
C’est à lui aussi que le président Jacques Chirac confiera la présidence de la
commission sur la laïcité. Bernard Stasi, à force d’attention, d’intuition, de respect
des convictions et des sensibilités, donnera là sa mesure. Il n’est pas un courant religieux
ou philosophique de notre pays qui ne saluera en lui celui par qui la laïcité, définie et à cette
occasion magnifiquement pratiquée, a progressé en France. Le médiateur de la République est devenu
aussi le médiateur des républicains.
Bernard l’esprit clair, l’esprit ouvert.
Mais voilà que sur ce moment d’accomplissement, sur cette reconnaissance générale,
voilà que sur cette vie pleine, les nuages de la maladie s’amassent et que l’ombre
s’avance. Voilà que tout à coup ce qui était clair se brouille, ce qui était présent
s’absente, voilà qu’il se désoriente, lui qui aimait l’Orient. Voilà que devient
lourd le destin qu’il aimait à porter léger.
Nous sommes nombreux, j’en suis sûr, à y avoir réfléchi au travers des derniers mois de
Jean-Paul II : dans la course d’une vie, les derniers mètres, et leur épuisement, comptent
autant, et davantage, que l’allégresse des départs. Dans cette marche vers le dépouillement
ultime, le dépouillement radical, se produisent aussi des transmutations : le disait tout à
l’heure le livre de la Sagesse, "quand on passe l’or au feu du creuset".
De la confidence de tous ceux qui l’ont accompagné, vivant cette épreuve déchirante
pour eux-mêmes, et déchirante entre eux, pour vous Danièle, pour ses frères, et amis, et celles et
ceux accompagnant et soignant qui lui tinrent la main, Bernard n’a jamais plié, jusque dans
la nuit la plus noire.
Voilà ce que tous, nous sommes venus dire aux siens. Nous l’aimons. Nous l’aimons
d’avoir eu sa part et son lot de grâce, plus que sa part et son lot de talent et de cœur
ouvert, plus que sa part de courage. Et nous savons sa part et son lot d’angoisse inavouée,
et nous avons vécu sa part et son lot de nuit. Mais il n’a jamais plié. Et c’est ainsi
que nous l’aimons, au présent, pas au passé.
Les derniers commentaires ... Tous les commentaires
Hommage à Bernard Stasi
Posté par : rorr | 16 mai 2011 21:41Merci pour ce très bel hommage à un homme si attachant et vrai. Il était un modèle politique qui j'espère inspirera et guidera. La France et l'Europe ont besoin d'hommes politiques comme lui. Il a montré que l'engagement politique est quelque chose de beau.
IL AVAIT DEJA TRACE NOTRE FEUILLE DE ROUTE...
Posté par : MANDRIN | 13 mai 2011 11:54Bravo et merci Francois pour cette évocation, cet hommage, ce rappel fraternel éthique et d'évidence qui nous fédére tous.
Je propose au Bureau national et aux adhérents que notre Université de Rentrée soit dédiée à Bernard STASI dans l'esprit de sa démarche, alors que nous approchons d'une séquence significative pour le Mouvement Démocrate et notre nation.
Bel hommage
Posté par : Andalousie | 12 mai 2011 12:02Merci.
Hommage à Bernard Stasi
Posté par : gilco | 12 mai 2011 08:02Un grand merci à François Bayrou pour cet hommage à Bernard Stasi.
Cet éloge à un homme dont je ne connaissais la vie me bouleverse.
A ceux qui, comme lui, refusent la gloire qu'acceptent les béni-OUI-OUI, je rends hommage pour ce comportement, pour le peuple et en général pour les faibles avec JUSTICE et TENACITE.
Le Mouvement Démocrate, à l'image de son président, doit plus que jamais maintenir ce CAP envers et contre tous, contre les pressions élyséennes afin de redonner confiance à ce peuple en plein doute...
Merci François