28 avril 2011
Sylvie Goulard, député européenne et responsable des questions européennes au sein du Shadow Cabinet, est revenu sur l'éventuelle réforme du traité de Schengen suggérée par le président de la République et Silvio Berlusconi, au cours de l'émission Europe 1 Soir du 26 avril.
Que signifie réformer le traité de Schengen, comme le demandent Nicolas Sarkozy et Silvio
Berlusconi ?
C’est un peu compliqué de savoir exactement ce que Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi
ont en tête. Ce qui est certain c’est que modifier un traité, c’est une procédure très
lourde. Ce que l’on peut envisager, c’est essayer de l’interpréter ensemble et
d’après les déclarations de la Commission. Il y a effectivement une situation exceptionnelle,
même si je dirais qu’elle était prévisible et qu’elle n’est pas seulement
malheureuse, puisque c’est grâce à l’avènement de la démocratie en Afrique du Nord
qu’il y a ces flux de réfugiés. On peut espérer qu’à terme ces personnes-là préféreront
rester dans leur pays, et que ces pays se développeront. Par conséquent, si c’est un
aménagement provisoire, je crois qu’il est bon que la Commission Européenne regarde cela de
près. Il ne faudrait pas, en revanche, porter atteinte à ce principe absolument extraordinaire
qu’est la liberté de circulation dans tout l’espace européen.
Mais aménager le traité veut-il dire suspendre son application et de nouveau, par exemple,
autoriser la France à faire des contrôles à la frontière entre Menton et Vintimille ?
Encore une fois, je pense que personne ne peut encore le dire. Ce que la France et
l’Italie demandent, c’est la possibilité que les conditions exceptionnelles qui sont
prévues dans le traité puissent être précisées. Je ne crois pas souhaitable de transformer nos pays
en forteresses. Je rappelle, par exemple, qu’au moment des guerres en ex-Yougoslavie,
l’Allemagne avaient accueilli quantité de réfugiés et que ces personnes-là sont retournées
chez elles. Il faut donc arrêter de faire peur aux citoyens avec des flux migratoires. À
l’inverse, effectivement, face à une situation ponctuelle comme celle-ci, il est assez
important que la Commission permette à certains pays de prendre des mesures. Mais il est beaucoup
trop tôt pour dire jusqu’où ira la réforme qui est actuellement demandée par les deux pays.
Ce qui est positif, c’est qu’ils le fassent aussi à deux, puisque l’on avait
l’impression qu’ils ne se parlaient pas beaucoup ces derniers temps.
Il y avait effectivement un vrai bras de fer entre l’Italie et la France. Quand les
Italiens avaient décidé de donner ces permis de séjour temporaire, c’était une façon de leur
dire «Allez-y, passez en France», non ?
Oui, mais imaginez un instant que la Corse soit juste au large de la Libye et de la Tunisie,
pensez-vous que la France aurait considéré que ce n’était qu’un problème purement
français ? Je crois que c’est faux, les Italiens sont en première ligne. Je ne dis pas que ce
qu’ils ont fait est exactement dans le cadre de ce qui était juridiquement possible, mais je
pense que si nous considérons l’Europe comme un espace commun, la gestion des frontières
extérieures est un problème commun et je pense qu’il faut en parler ensemble.
Silvio Berlusconi a reconnu que la plupart des Tunisiens qui arrivent par Lampedusa,
c’est-à-dire par l’Italie, rejoignent la France à l’arrivée puisqu’il a
reconnu que la France accueillait cinq fois plus de réfugiés que son propre pays. Du côté italien,
on sait donc que les Tunisiens cherchent à venir chez nous.
Ils cherchent à venir chez nous parce qu’il y a des liens entre la France et la
Tunisie, qu’ils y ont de la famille, et je ne pense pas que ce soit forcément des personnes
qui ont envie de quitter définitivement leur pays. Ce qui se passe en Tunisie est une situation
tout à fait exceptionnelle, et on espère tous que ce pays va trouver sa voie démocratique. Il ne
faut pas oublier non plus que, pendant des années, la France a soutenu un régime qui faisait régner
l’ordre d’une manière qui n’était pas conforme à nos valeurs.»
Nous sommes environ à 20 000 Tunisiens arrivés en Italie depuis le début de l’année,
contre 20 000 l’année dernière dans son ensemble, et environ 10 000 Libyens. Le traité de
Schengen prévoyait qu’il pouvait être suspendu en cas de circonstances exceptionnelles. Ces
chiffres, 30 000 réfugiés en trois mois, peuvent-ils être considérés comme des circonstances
exceptionnelles ?
Je ne me substituerai pas à la Cour de Justice qui est là pour interpréter les traités. Ce
qui est certain, c’est que l’actualité se polarise sur cette entrée de Tunisiens et de
Libyens, que la Pologne, qui est à la frontière de l’Est, reçoit aussi des afflux de
personnes qui cherchent à rentrer dans l’Union Européenne. La Grèce reçoit également des
réfugiés qui viennent de la Turquie et de contrées plus lointaines à l’Est, notamment le
Moyen-Orient et les zones troublées d’Asie centrale. Voulons-nous donc réagir à ces
questions-là de manière européenne ou est-ce que chacun pense s’enfermer chez soi et laisser
gérer le problème à des pays qui se trouvent à la frontière la plus proche du monde extérieur ? Je
crois que la deuxième solution est une impasse.
Ce que prévoyait le traité de Schengen, c’était également la fin des contrôles à
l’intérieur de l’Europe, mais en échange d’un vrai renforcement sur les
frontières extérieures. Vous venez de citer l’Ukraine ; effectivement quand on connaît la
région, entre l’Ukraine et la Pologne, il y a un véritable mur qui s’est construit,
entre la Croatie et la Slovénie la frontière est aussi très difficile à franchir. Les frontières
extérieures de l’Europe ont donc été renforcées, sauf qu’il y a une faille avec
Lampedusa. Il y a un point d’entrée pour les Tunisiens et pour tous les Africains à
Lampedusa, non ?
Le système antérieur qui consistait à négocier avec Kadhafi, le fait qu’il y ait des
camps et que Monsieur Khadafi, avec ses méthodes, freine les migrants n’était pas une
solution idéale. Je ne dis pas qu’il faut qu’on accueille toutes les personnes qui,
dans le monde entier, veulent venir s’installer en Europe. Mais cessons de voir ces
révolutions comme la cause de problèmes et essayons de trouver des solutions européennes. Il y a
quelques années, quand Romano Prodi était président de la Commission Européenne, il avait beaucoup
plaidé pour qu’il y ait un corps de gardes-frontières européens comme il y en a aux Etats
Unis par exemple, avec des moyens de contrôle et une certaine capacité d’ouverture. Il faut
donc faire la distinction entre les migrants qui arrivent de cette manière-là et des personnes qui
voudraient venir se former et étudier en Europe et répartir dans ces pays-là dont, encore une fois,
l’important pour nous est qu’ils se développent démocratiquement et économiquement.
Si demain, ce mouvement d’immigration prenait une ampleur supérieure, s’il y avait
le chaos en Libye, s’il n’y avait plus aucun contrôle à la frontière de la Libye, on
peut imaginer qu’une grande partie des jeunes de l’Afrique subsaharienne tenteraient
leur chance, chercheraient à venir chez nous par ce biais là. Si demain cela devait arriver,
quelles seraient les solutions possibles ?
Je vous le dis encore une fois, il n’y a qu’une solution pour tarir
l’immigration qui soit respectueuse de nos valeurs, c’est d’aider ces pays là à
se développer.
Oui mais aider le Tiers Monde à se développer tout le monde en rêve, non ?
Avez-vous vraiment l’impression que nous ayons fait cela ces dernières années ? Ces
dernières années, des projets tels que l’Union pour la Méditerranée étaient des projets qui
consistaient à discuter avec des dictateurs et des gens corrompus. Le jour où nous essaierons
d’avoir, comme a essayé de le faire l’Union Européenne, des accords avec ces pays qui
posent des conditionnalités en terme de droits de l’homme et non pas des relations
changeantes qui consistent, un jour, à inviter des personnes, le lendemain, à leur envoyer des
bombes, on aura peut-être des perspectives de plus long terme dans ces pays. Le reste, c’est
de la démagogie. Regardez la démographie de la rive Sud de la Méditerranée, et celle du Nord en
Europe. Nous devons trouver des moyens de faire face d’un côté à des situations
exceptionnelles et de l’autre de mettre en place des politiques de moyen terme. La manière
dont nous sommes parvenus à stabiliser, après les révolutions, les pays d’Europe centrale et
orientale, me laisse penser que l’Union Européenne a un certain savoir-faire. Il n’y a
pas d’autre solution. Je suis très choquée de voir des personnes qui s’étonnent de ces
afflux mais qui considèrent qu’il est trop dangereux d’aller dans ces pays,
d’aller en Tunisie par exemple, comme touristes ! Si nous n’y allons pas comme
touristes, si nous n’achetons pas leurs produits, nous sommes, en tant que consommateurs,
schizophrènes par rapport à des citoyens qui voudraient endiguer l’immigration.
Êtes-vous en train de nous dire « Accueillons les Tunisiens et allons en vacances chez eux »
?
Je ne dis pas ça. Simplement, il y a des solutions pour cette période exceptionnelle et il y
a à reconstruire des liens économiques avec cette zone qui est à nos portes, qui a des atouts à
valoriser. Je ne vois pas pourquoi la jeunesse de ces pays ne voudrait pas rester dans les pays
d’origine s’ils leur offrent des perspectives différentes de ce que sont les situations
exceptionnelles de guerre en Libye ou de transition démocratique en Tunisie.
Les derniers commentaires ... Tous les commentaires
La France de droite trop gauche avec les Tunisiens.
Posté par : Canard_Orange | 28 avril 2011 19:55Un malheur n'arrive jamais seul.
Après les bévues de MAM, celles du jeune ambassadeur ambarrasant, ajoutez les touristes consommateurs français qui boudent le pays, et le président français qui ferme le chemin de fer de migrants tunisiens venant d'Italie, alors que les entreprises françaises essaient de surnager en tunisie, pensez-vous que les tunisiens vont continuer à aimer la France et les Français ?
Ils ne comprennent plus, bien que Francophones.
Je regardais un documentaire aujourd'hui concernant un témoignage récent d'un jeune diplomé tunisien qui a payé 1000 euros pour rejoindre de la famille en région parisienne, et qui est revenu au bled au bout de 3 semaines en jurant de ne plus remettre le pied sur notre sol.
Les services commerciaux allemands vont s'engouffrer dans la brêche ouverte en Tunisie, et les économistes vont recommander de ne pas négliger l'exemple allemand ...pendant que les élites de notre gouvernement expliquent qu'il ne faut plus laisser passer nos voisins de toujours.
Quelle bricolage dimplomatique !